|
DADA
Jamais mouvement de l'esprit n'a été moins
assujetti à la patrie d'origine de ses promoteurs.
Né à peu près simultanément en
Suisse et aux États-Unis, il essaima rapidement dans
plusieurs pays de l'ancien continent. Dada est un mouvement
international ; on aurait mauvaise grâce à
déceler en lui l'esprit caractéristique d'un
peuple plutôt que d'un autre, comme le firent les
contemporains.
Dada dépasse les limites de chaque discipline.
Tout son effort a consisté à semer la
confusion dans les genres et à réduire les
frontières dressées entre l'art, la
littérature, voire les techniques, accumulant
tableaux-manifestes, poèmes-manifestes, poèmes
simultanés avec accompagnement de bruits, collages,
photomontages, etc., s'emparant de tous les matériaux
considérés comme étrangers à
l'art (fils de fer, allumettes, lieux communs du langage,
photos, slogans journalistiques, objets manufacturés)
pour en faire un assemblage homogène, cohérent
en lui-même et ne souffrant la critique que de son
seul point de vue.
Dada a créé son propre mythe en se
présentant lui-même comme purement subversif et
terroriste, que ce soit en matière d'art, de
littérature, de morale sociale ou individuelle. Pour
ce qui concerne l'art, il n'a pas voulu créer,
dit-il, mais détruire. Il a refusé qu'on le
dise artiste et que l'on nomme uvres les produits de
ses activités. Faut-il le croire sur parole ? Les
conceptions idéologiques de Dada, sa
négativité de principe furent certainement le
lieu commun où des esprits très
différents se sont retrouvés dans un
désir unanime de changement. Mais il est peu
vraisemblable que l'ensemble de ceux qui partagèrent
ce désir aient pu se satisfaire de détruire,
dans une suite de gestes de révolte. Il faut au moins
examiner l'hypothèse d'une positivité de Dada,
d'une attitude vraiment révolutionnaire,
c'est-à-dire constructive, d'autant plus probable que
les participants du mouvement avaient commencé leurs
activités avant sa naissance et qu'ils lui ont
survécu. La question se pose donc de savoir si la
réalité de ce qui a uni ces
individualités diverses fut une idéologie de
la subversion, une réaction aux horreurs de la guerre
; ou bien, au contraire, si leur action unanime et
circonstancielle ne fut pas un des épisodes
essentiels de la révolution artistique qui marque
l'époque contemporaine. En ce sens, Dada aurait
été l'une des entreprises de substitution d'un
ordre artistique nouveau et viable à l'ordre
ancien.
1. L'esprit dada
Le pouvoir d'un nom
La légende veut que Dada soit né le 8
février 1916 au café Terrasse à Zurich,
son nom ayant été trouvé à
l'aide d'un coupe-papier glissé au hasard entre les
pages d'un dictionnaire. Plusieurs auteurs en ont
revendiqué la paternité, alléguant des
preuves qui doivent toutes être tenues pour fausses.
Gardons-nous de ne pas croire aux légendes ! Si
l'esprit dada existait un peu partout dans le monde avant
cet acte de baptême officiel, le mouvement qui venait
de prendre naissance n'aurait jamais acquis sa
notoriété sans la magie de ce
nom-écrin, et sans l'obstination des quelques
exilés, miraculeusement protégés de la
folie sanguinaire des grandes puissances dans cette terre
neutre qu'était la Suisse, qui se concertèrent
et se soutinrent mutuellement pour ne pas subir
l'entraînement infernal des idéologies
régnantes. Ils venaient de Roumanie (Tristan Tzara,
Marcel Janco), d'Allemagne (Hugo Ball, puis Richard
Huelsenbeck), d'Alsace (Hans Arp), etc., et ils
animèrent des soirées poétiques avec
musique, danses, présentation de tableaux, ainsi
qu'une revue portant le même nom que la salle
où ils se manifestaient, le Cabaret Voltaire. Hugo
Ball en présentait ainsi l'unique numéro, en
mai 1916 : " Il doit préciser l'activité de ce
cabaret dont le but est de rappeler qu'il y a,
au-delà de la guerre et des patries, des hommes
indépendants qui vivent d'autres idéals. "
À ses débuts, Dada ne se distinguait pas
très nettement des écoles d'avant-garde
à la mode. Ce n'est qu'en avançant, et surtout
en s'affrontant avec le public, qu'il a défini son
attitude foncièrement négative.
Dada III (décembre 1918) marque le tournant
révolutionnaire du mouvement, une fois la jonction
opérée avec Francis Picabia qui
représentait l'esprit dada de New York avec sa revue
391 , publiée au gré de ses
pérégrinations à Barcelone, à
New York, à Zurich (et, pour finir, à Paris).
Dans ce numéro figure le Manifeste dada 1918 de
Tristan Tzara, dont chaque proposition mériterait
d'être retenue tant il est à la fois subversif
et lucide : " ... une uvre d'art n'est jamais belle
par décret, objectivement, pour tous. La critique est
donc inutile, elle n'existe que subjectivement pour chacun
et sans le moindre caractère de
généralité [...] que chaque
homme crie : il y a un grand travail destructif,
négatif à accomplir. Balayer, nettoyer. " Dada
a rompu les ponts avec tout ce qui le rattachait à
l'art ; il veut faire table rase du passé, mettant en
exergue à sa publication la phrase de Descartes : "
Je ne veux même pas savoir qu'il y a eu des hommes
avant moi. "
Dada à Paris
Avec les divers scandales qu'il suscitera à Zurich
par ses expositions et ses soirées-spectacles, Dada
trouvera sa forme définitive en 1919. Cependant, le
public commençait à lui faire défaut.
Or toute l'activité de Dada ne se légitime
qu'en fonction du public sur lequel il s'est proposé
d'agir. Dada va donc s'exporter à Berlin avec Richard
Huelsenbeck, à Cologne avec Hans Arp, puis à
Hanovre où il sera incarné par Schwitters ; il
rayonnera à Amsterdam, mais c'est à Paris
qu'il trouvera son terrain de prédilection quand
Tristan Tzara s'y installera en janvier 1920, accueilli "
comme le Messie " par les membres du groupe
Littérature : André Breton, Louis Aragon,
Philippe Soupault, auxquels s'était joint Paul
Eluard.
À Paris, l'atmosphère avait
été préparée par un certain
nombre d'individus isolés qui, avant même
l'existence de Dada, participaient de son esprit. Outre
Marcel Duchamp et Francis Picabia dont l'activité
allait se manifester essentiellement à New York et
qui avaient déjà contribué à
faire descendre l'artiste de son piédestal, il faut
citer Arthur Cravan, poète-boxeur, éditeur
vers 1913 d'une petite revue, Maintenant , où il
dénigrait violemment les gloires artistiques et
littéraires. De même, Jacques Vaché se
refusa toujours à ajouter sa pierre à
l'édifice littéraire et, par un comportement
négateur, révélant l'inutilité
de tout, brisa les intentions de Breton qui
s'apprêtait à suivre une carrière
poétique dans la ligne de Mallarmé. Le suicide
de Vaché aura beaucoup contribué à
semer le doute radical dans la pensée du groupe
Littérature qui, exprimant le désir
d'opérer un grand choc sur le public, de " tuer l'art
", ne pouvait s'y résoudre, à l'exemple des
aînés Gide et Valéry, qui avaient
patronné leur revue, ce dernier ayant
suggéré le titre, par antiphrase dit-on.
Cependant, rien n'est moins sûr, et Littérature
adoptera la même démarche que Dada, passant du
recueil littéraire d'avant-garde à l'organe de
la subversion. Dada avait été connu de
quelques privilégiés parisiens dès sa
naissance, et des revues comme Sic de Pierre Albert-Birot et
Nord-Sud de Pierre Reverdy avaient accueilli des
écrits de Tzara, répandant un peu de son
esprit négateur, ouvrant par là même la
voie à une poésie nouvelle qui,
méprisant les règles, les lois de la
technique, la réalité, la correction de la
langue, révélait des trésors de
lyrisme. Ajoutons que les uvres de Rimbaud, de
Lautréamont, de Jarry, bien que peu connues à
l'époque (le Manuel de Lanson ne leur consacrait
qu'une note en bas de page), qui annonçaient un
bouleversement total de la littérature, ont largement
contribué à l'avènement de Dada.
Force est de passer rapidement sur les différentes
manifestations dada qui investirent Paris en 1920,
quoiqu'elles soient la partie la plus attachante de
l'histoire de Dada, et peut-être la plus importante,
dont les prolongements n'ont pas cessé de se faire
sentir (à travers les happenings ), en ce sens
qu'elles mirent en pratique une dramaturgie nouvelle au
cours de laquelle l'auteur devenu acteur-manifeste obtenait
une communication véritable avec le public. La presse
se fit l'écho de chacun de ces spectacles où,
selon un processus mécanique, le public,
injurié, sortait de son mutisme habituel, apprenait
à détruire, se livrait à la joie de sa
propre spontanéité. L'organisation de telles
séances supposait une grande réserve
d'énergie de la part des dadaïstes qui,
bientôt épuisés, laissèrent
s'exprimer leurs dissensions. Le procès de Maurice
Barrès (13 mai 1921) donnera une idée des
divergences inhérentes à Dada : sous
l'impulsion d'André Breton, qui prônait
l'efficacité, Dada allait passer à l'action,
désigner des victimes et se muer en justicier. De ce
jour date la rupture entre la violence anarchiste de Dada
(illustrée au premier chef par Tzara, Picabia,
Ribemont-Dessaignes) et la volonté organisatrice de
ceux qui, plus tard, fonderont le surréalisme. Il est
probable que Dada se serait éteint de lui-même
si André Breton n'avait voulu brusquer les choses en
organisant au début de 1922 un vaste congrès
pour la détermination des directives et la
défense de l'esprit moderne où Dada, qui
n'avait cessé de proclamer son opposition au
modernisme, n'avait aucune raison de figurer. Le
congrès n'eut pas lieu, et Dada survécut
momentanément. La soirée du Cur à
barbe (théâtre Michel, 6 juillet 1923) marque
la fin de l'activité dada dans le domaine public,
avec l'intervention des partisans de Breton qui
interrompirent la représentation d'une pièce
de Tzara.
Créer en détruisant
Dada ne se résume pas uniquement à une
chronique scandaleuse. Les multiples revues
éphémères, les tableaux, les recueils
publiés sous l'égide du mouvement ont, en
dépit d'un certain fatras dû aux circonstances
(réaction contre la critique, querelles internes),
servi de laboratoire à une poésie et une
esthétique nouvelles, débarrassées du
souci de l'anecdote, exprimant directement les
émotions, les soubresauts de la conscience
individuelle.
On peut se demander quel fut l'apport original de Dada :
les mots en liberté, la typographie
désordonnée étaient déjà
employés par les futuristes ; ce n'est pas Dada qui a
inventé le poème simultané, ni le
poème phonétique ; l'automatisme, le collage,
le photomontage, l'art abstrait, s'il les a
découverts ou propagés, auraient pu être
inventés par d'autres et ne sont pas partie
intégrante de sa conception du monde. En
réalité, il a pu mettre ces
procédés au jour parce qu'il a fait confiance
au hasard et que, comme l'a bien vu Jacques Rivière,
il a su " saisir l'être avant qu'il n'ait
cédé à la compatibilité,
l'atteindre dans son incohérence, ou mieux sa
cohérence primitive, avant que l'idée de
contradiction ne soit apparue et ne l'ait forcé
à se réduire, à se construire ;
substituer à son unité logique,
forcément acquise, son unité absurde seule
originelle " (" Reconnaissance à Dada ", N.R.F. ,
août 1920). En pratiquant l'incohérence, il a
ouvert les écluses de l'inconscient et a fait
découvrir à l'homme l'ensemble de ses
pouvoirs. Il enseigne surtout que chaque artiste authentique
doit savoir oublier le passé et chercher en
lui-même (et non dans la béate admiration d'un
progrès de plus en plus contraignant pour l'homme)
les sources d'un lyrisme qui n'a nul besoin de conventions
pour s'exprimer.
Au-delà des principes essentiels, les
dadaïstes ont su faire la preuve de l'efficacité
du groupe. Avec eux, le poète doit se mêler aux
autres hommes, car la poésie n'est pas seulement dans
les mots, elle est dans l'action, elle est la vie
même. L'individu se fond dans le groupe, où il
se trouve et se dépasse, où toutes les forces
conjuguées se révèlent
supérieures à la somme de leurs composantes et
permettent de lever toutes les barrières.
Ce n'est pas le moindre paradoxe de Dada qu'un mouvement
qui se voulait destructeur ait tant produit,
démontrant par l'absurde que l'homme crée
comme il respire. Il est donc faux de distinguer deux
courants contradictoires dans Dada, l'un anti-artistique,
représenté par les écrivains Tzara,
Huelsenbeck, l'autre volontairement créateur,
animé par les peintres Janco, Arp, Richter... Les
deux démarches ne sont que dialectiquement
contradictoires. Dada créait tout en
détruisant. En démolissant les vieilles
structures, Tzara savait bien qu'il érigeait un ordre
nouveau, mais il avait la sagesse de ne pas le donner pour
meilleur que les autres.
On ne saurait non plus opposer Dada et le
surréalisme, ni, à plus forte raison,
réduire Dada à une tendance, provocatrice, du
surréalisme. Les liens de parenté entre les
deux mouvements sont incontestables. Il est bien certain
aussi que les dadaïstes éprouvaient
individuellement le besoin de se diriger vers de nouveaux
horizons ; ils savaient que la Terreur dada ne pouvait pas
durer, mais toute la querelle se résumait à
une question d'opportunité. Breton voulait instaurer
le règne de l'esprit nouveau, tandis que Tzara,
considérant que les ruines n'étaient pas assez
nombreuses, voulait un incendie général. La
particularité du surréalisme sera donc de se
définir un domaine et des techniques pour
dépister la poésie, dont selon Breton " nous
savons maintenant [qu'elle] doit mener quelque part
", tandis que Dada vivait anarchiquement dans le
présent et rejetait toute méthode. S'il est
vrai que Les Champs magnétiques de Breton et Soupault
correspondent à certains écrits de Tzara et de
Picabia, il n'en est pas moins vrai que les uns ont
cherché, au moyen de l'écriture automatique,
à révéler le fonctionnement réel
de la pensée, en dehors de toute préoccupation
morale ou esthétique, tandis que les autres se
livraient à une expérience sans lendemain.
Le sens du mouvement
Pourquoi un groupe de jeunes gens " normaux " s'est-il
attaqué ainsi aux fondements de la
société, à son langage et à sa
logique ? Nul doute que la guerre y soit pour quelque chose.
Mais cette explication est insuffisante. L'histoire de Dada
montre que le mouvement n'a pris sa forme définitive
qu'après l'armistice ; on ne saurait donc affirmer
que Dada est né en réaction contre le conflit
armé. Les dadaïstes ne se sont pas
opposés directement à la guerre. On trouverait
difficilement un mot sur ce sujet dans toute leur
production. Ils n'étaient pas pacifistes, ne
partageant pas les opinions de Romain Rolland, et lorsque la
révolution éclata à l'Est en 1917, ils
ne la saluèrent pas, faute d'information dirent-ils
plus tard, mais surtout parce qu'ils n'avaient aucune
préparation politique, à l'exception des
dadaïstes de Berlin qui figurèrent aux
côtés des spartakistes en 1920. En somme, les
dadaïstes zurichois et new-yorkais se sont
contentés d'échapper à la guerre de
leur mieux, tandis que leurs camarades français ou
allemands se faisaient face à Verdun. La guerre a
servi de catalyseur à Dada.
En fait, la revendication implicite de Dada allait plus
loin que la cessation des hostilités ou un changement
de politique. Les dadaïstes prétendaient mettre
en cause l'homme en général, qui avait
autorisé sinon appelé la catastrophe. Dada est
né d'un profond dégoût envers tout ce
qui avait participé au naufrage, et
particulièrement le langage, instrument de relation
trompeur. Aussi les dadaïstes se sont-ils
efforcés de renverser ce qui pouvait encore subsister
d'un monde plongé dans le chaos, par la
dérision ou l'humour, leurs uvres absurdes
étant à l'image de ce qu'ils voyaient autour
d'eux. Il est injuste de les qualifier, comme le faisait
Camus dans L'Homme révolté , de " nihilistes
de salon ". Destructeurs iconoclastes, ils l'étaient,
mais surtout ils exprimaient par leurs actes une puissante
joie de vivre, l'espoir de parvenir à une
humanité meilleure, et à cette
allégresse qu'il y a de créer, qui
n'appartient pas au seul artiste. Cela, le public l'a
compris puisqu'il se reconnaissait en Dada lorsqu'il allait
à ses manifestations, quitte à le compromettre
en le prenant au sérieux.
2. Dada et l'art
Historique
On a le plus souvent considéré Dada comme
un phénomène essentiellement littéraire
et idéologique. Pour la critique des années
1910-1920, c'est dans les choses écrites,
littérature ou théories, et non dans les
uvres matérielles que se lit d'abord l'histoire
de la pensée artistique. Pourtant, lors de ses
premières manifestations, Dada avait
intentionnellement tout mêlé, paroles, objets
à voir, cris, bruits, gesticulations, mises en
scène. Mais, déjà en 1920, Jacques
Rivière jugeait inutile d'examiner les uvres de
Dada, quelles qu'elles fussent. Il estimait suffisant de
s'en tenir à ses déclarations d'intention.
André Gide, lui, considérait que le
balbutiement du nom de Dada définissait son
être même. Dada était un " insignifiant
absolu ", une pure subversion du langage sans portée
réelle. Ce jugement des contemporains a
généralement été accepté
et repris. Il paraît contestable. La question se pose,
en particulier, de savoir si Dada plasticien, fabricant
d'images, manipulateur d'objets, n'a fait que transcrire
dans la matière des intentions d'abord
définies verbalement ; ou bien, au contraire, si
l'uvre plastiquede Dada répond à des
besoins et obéit à des règles
spécifiques.
Zurich
Dès le soir de sa fondation à Zurich, le
cabaret Voltaire montra des uvres de Hans Arp, de
Pablo Picasso, d'Otto van Rees, d'Arthur Segall. En 1917,
une Galerie Dada fut ouverte dans cette même ville. On
put y voir un exposition Der Sturm , puis Kandinsky, Klee,
De Chirico, Feininger, Jawlensky, Macke, outre les
dadaïstes zurichois. Ceux-ci avaient nom Hugo Ball,
Tristan Tzara, Richard Huelsenbeck, Marcel Janco, Hans Arp,
Sophie Taeuber, Otto van Rees. Les quatre derniers
étaient des plasticiens ; les trois autres se
mêlèrent aussi occasionnellement
d'activités plastiques. Tous furent d'accord pour ne
jamais disjoindre l'expression verbale de l'expression
visuelle.
Ces jeunes artistes, émigrés ou en rupture
de ban, se réunirent en effet, dans Zurich
resté à l'écart de la guerre, sur une
double base idéologique. Sous l'impulsion de Tzara,
Dada de Zurich se voulut d'abord le rassembleur des
principaux courants de l'avantgarde. D'autre part, avec Hugo
Ball, l'inventeur et le premier meneur de jeu du cabaret
Voltaire, il reprit à sa façon l'idée
d'un art total déjà avancée par
Apollinaire et par les futuristes. L'activité
artistique devait intégrer des éléments
littéraires, théâtraux, musicaux,
plastiques. Mais pour Dada cette intégration prit un
caractère particulier. De l'idéologie de l'art
total, il fit une idéologie de l'homme total. Dada
voulut que chaque individualité réalisât
sa créativité polyvalente selon les lois de la
spontanéité, de la déraison, de
l'inconscient, du hasard.
Zurich fut donc le théâtre de manifestations
collectives qui mêlaient des modes d'expression
divers. Quant aux peintres dont Dada exposa les uvres
ou qui se réclamèrent de lui, ils se
rattachent à deux courants de pensée. Les uns
pratiquaient ce qu'on nomme une peinture expressionniste,
dans la tradition allemande des mouvements Der Blaue Reiter
et Die Brücke, les autres se livraient aux
expériences qui étaient alors à la mode
parmi les jeunes artistes, particulièrement aux
expériences d'art abstrait. Pour toutes ces raisons,
Dada de Zurich apparaît comme un éclectique en
matière d'art. La liste des exposants à ses
manifestations constituerait un panorama tendancieux de
l'avant-garde en 1917, non un programme.
New York
À New York, autre épicentre du mouvement
Dada, se forma également, dès 1915, un groupe
d'artistes émigrés. On y trouvait
Varèse, Barzun, Cravan, Gleizes, Crotti. Mais les
personnalités marquantes en furent trois artistes :
Marcel Duchamp, Francis Picabia et l'Américain Man
Ray. Leur coup d'éclat public eut pour occasion un
Salon des indépendants, en 1917. Moins tapageurs que
les Zurichois, les membres de ce groupe exercèrent
une action réellement profonde sur l'art en
Amérique. C'est que cette action fut portée et
reprise par tout un milieu d'accueil constitué
d'écrivains, d'artistes, de riches collectionneurs et
d'amateurs d'art. En 1913, l'Armory Show , regroupant 1 600
uvres d'art contemporain, avait beaucoup
contribué à former ce milieu. Ses participants
se retrouvaient aux expositions de la Photo-Secession
Gallery où le photographe Stieglitz, depuis 1908,
faisait connaître Matisse, Cézanne, le Douanier
Rousseau, Toulouse-Lautrec, Picasso. Le même Stieglitz
publiait une revue intitulée Camera Work ,
doublée en 1915 par une seconde publication, 291 ,
consacrée aux arts. C'est dans ce milieu très
lié à la récente avant-garde
européenne que Marcel Duchamp réalisa Le Grand
Verre , que Picabia accomplit l'importante série de
ses uvres mécanomorphes, que Man Ray
découvrit son originalité de peintre.
Allemagne et France
Immédiatement après l'armistice, Dada
s'implanta chez les deux protagonistes de la Grande
Guerre.
À Berlin, Dada s'engagea par ses écrits,
par ses uvres, par ses manifestations collectives,
dans le mouvement révolutionnaire marxiste. À
l'exception de Franz Jung et de Johannes Baader, les
principaux dadaïstes furent des artistes : Raoul
Hausmann, John Heartfield, Hanna Höch, Georges Grosz.
La présence de ce dernier et, épisodiquement,
celle d'Otto Dix dans les manifestations du groupe
rattachent Dada de Berlin à la tradition plastique de
l'expressionnisme. Innovant en ce domaine, Raoul Hausmann et
John Heartfield inventèrent le photomontage.
À Cologne, Max Ernst et Johannes Baargeld,
rejoints plus tard par Hans Arp, se voulurent
également révolutionnaires et furent à
plusieurs reprises inquiétés par la police.
Ernst pratiquait alors la technique des collages dont il
devait continuer la série au temps du
surréalisme. Quant à Hans Arp, il
élaborait le matériel de formes qui lui est
propre dès 1914-1915.
Hanovre fut le troisième point d'ancrage de Dada
en Allemagne. Mais ici Dada s'identifia au seul Kurt
Schwitters, dont les collages non représentatifs
étaient souvent faits de matériaux ignobles.
Parce qu'il refusait toute prise de parti politique,
Schwitters fut repoussé par Dada de Berlin, mais se
lia d'amité avec Ernst et Baargeld.
À Paris, en 1920-1921, Dada connut à la
fois son apogée et sa fin. La raison unique de cet
éclat et de ce déclin tient en ceci que Dada,
comme malgré soi, s'y engagea dans une
polémique idéologique, au jour le jour. Il y
fut entraîné par sa liaison avec une certaine
avant-garde littéraire menée par Breton,
Aragon et Soupault, c'est-à-dire par les futurs
surréalistes. Des coups d'éclat comme le
procès Barrès l'incitaient à produire
des pamphlets beaucoup plus que des uvres. Les
activités plastiques de Dada à Paris sont
particulièrement réduites. Marcel Duchamp
étant demeuré à New York, le seul
peintre du groupe fut Francis Picabia.
Critique
L'abstraction
La politique de rassemblement de l'extrême
avant-garde menée par Dada le conduisit
nécessairement à rencontrer l'art abstrait.
Bien plus que le cubisme ou que le futurisme, l'abstraction
était devenue une pratique internationale dès
1913. Mais ce rassemblement fut partiel et
éclectique.
Il fut partiel, parce que Dada, malgré les avances
qu'il lui fit, n'attira jamais à lui Kandinsky qui se
sentait engagé, non dans une révolte d'ordre
moral, mais dans une sorte de quête mystique. Il
n'attira pas non plus Léger ni Delaunay, qui se
voulaient réalistes au sens où leurs
abstractions devaient signifier les caractères d'un
univers visuel et mental entièrement
transformé par les techniques industrielles et par la
vie urbaine. Au contraire, Dada réunit des artistes
comme Duchamp, Picabia, Hans Arp, Schwitters, Ernst et tout
le groupe zurichois, c'est-à-dire ceux qui
concevaient leurs entreprises comme des jeux formels, libres
ébats de l'imagination plastique.
En raison de cette liberté de principe, on
comprend l'éclectisme des images non
représentatives fabriquées par Dada. Elles ne
présentent jamais entre elles de parentés
formelles systématiques. Hans Arp en a donné
la raison : " Dada est dépourvu de sens comme la
Nature. " Ce qui implique selon Dada que chaque
expérience artistique ait un caractère
spontané, ludique, irrationnel et
nécessairement très individuel. C'est pourquoi
Dada devait contester non seulement la tradition, mais les
entreprises méthodiques quelles qu'elles soient.
C'est pourquoi aussi il ne pouvait pas mieux réussir
sa liaison avec le surréalisme naissant qu'il ne
l'avait réussie avec Kandinsky.
Montages et collages
Le terme de montage est entré dans le vocabulaire
des critiques d'art en même temps que dans celui des
cinéastes. Son emploi a permis de signifier que la
distribution des éléments figuratifs sur une
surface peinte obéissait à des règles
irréalistes, au sens où les images ainsi
ordonnées n'acquéraient plus dans l'imaginaire
la cohérence spatiale et temporelle définie
par la tradition représentative. En ce sens, les
premiers montages datent de Gauguin.
Dada a employé les procédés du
montage dans des uvres de caractère
expressionniste, comme celles de Grosz, dans les
photomontages de Heartfield, de Hausmann et de Hanna
Höch, dans les collages de Max Ernst, de Hans Arp, de
Picabia, de Schwitters.
Les images expressionnistes et les photomontages dada
ressortissent formellement à ce qu'on peut
commodément nommer une esthétique du choc ou
du contraste, parce que toute l'avant-garde du début
du siècle a fait référence à ces
notions. Il s'agit d'obtenir des effets d'opposition en
juxtaposant des couleurs traditionnellement
considérées comme non harmoniques, des
éléments représentatifs que l'on figure
à des échelles disparates, des signes
symboliques dont le rapprochement prend un sens insolite,
scandaleux, obscène. La cohérence de l'image
n'est pas donnée d'abord par sa régulation
plastique, mais par l'anecdote ou l'idée.
Il en est de même dans les collages de Picabia
où une conception traditionnelle de l'image est mise
en uvre avec des matériaux
considérés généralement comme
ignobles ; et aussi dans les collages de Max Ernst,
illustrant une sorte de discours poétique qui
d'ailleurs est parfois formulé. Schwitters, au
contraire, s'il trouve lui aussi ses matériaux
d'expression dans les détritus, cesse totalement de
rattacher l'image à un discours quelconque ; il
opère par combinaisons de sensations colorées,
renouant ainsi avec plusieurs expériences
d'abstraction antérieures à la guerre.
Mais que Dada fasse de l'image un doublet du discours,
fût-il incohérent, ou qu'il considère la
plastique comme une combinatoire illimitée, il refuse
dans tous les cas de donner une valeur significative
intentionnelle aux formes organisatrices de la figuration.
À la limite, Dada voudrait conférer aux formes
un sens hors de tout ordre intelligible, celui d'une
pensée qu'il disait lui-même absurde parce
qu'elle se serait située hors de tout système
culturel. Le dernier mot de Dada aurait donc
été dit par Marcel Duchamp lorsqu'il
procédait à des " élevages de
poussières ", ou par Hans Arp qui déchirait
des papiers colorés et les encollait là
où ils avaient chu, selon les lois du hasard.
La machine
Le même désir fou de sortir de la culture,
de sauter par-dessus une ombre, se découvre dans les
affrontements de Dada aux prises avec l'univers industriel.
Dada a été hanté par l'image de la
machine. Ce ne fut pas seulement à cause de la guerre
et du déchaînement des forces
mécaniques. Le face-à-face de la culture et de
l'industrie, de l'art et de la technique avait pris un
caractère de tension dramatique dès la fin du
XIXe siècle. Les photomontages de Raoul Hausmann et
de Hanna Höch témoignent encore de cet
état d'esprit : ils mêlent les images de
l'homme désarticulé et celles de ses
instruments mécaniques, dans une intention
polémique qui n'a d'original qu'un
procédé vite soumis à la
répétition.
Picabia et Duchamp tentent au contraire un renversement
absolu des valeurs ; ou plutôt ils tentent de sortir
de tout système de valeurs institué. Picabia
donne à la plupart de ses compositions une structure
qu'on peut dire dissymétrique, parce qu'elle
réunit deux sortes d'éléments
hétérogènes. Des mots, des bribes de
phrases sont inscrits sur la toile ; ils témoignent
de la représentation que la culture commune se fait
des réalités humaines. Comme sur un
emblème, l'image de la machine est affrontée
à ces éléments d'une culture qui se
prétend universelle, alors qu'elle ne peut
intégrer d'autres éléments non moins
réels, ceux de la production sociale des richesses
que symbolise la machine. Dans le même esprit, mais
plus radical encore, Marcel Duchamp voudrait identifier
l'objet technique et l'objet esthétique. Le Grand
Verre est une pseudo-machine dont les éléments
et les structures sont censés signifier les relations
psychologiques de La Mariée mise à nu et de
ses Célibataires . Quant aux ready-made, ce sont des
objets utilitaires que Duchamp expose dans les Salons,
obligeant les hommes de culture à avouer qu'un objet
n'est culturel que pour avoir été reconnu
comme tel par convention, c'est-à-dire par la
volonté de ceux qui gouvernent le Musée.
Telle aura donc été la pensée la
plus folle, la plus forte de Dada plasticien. Il a
tenté l'impossible : inverser l'ordre des choses,
sortir de la culture pour la critiquer radicalement.
|