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OULIPO (Ouvroir de
littérature potentielle) L'Ouvroir de littérature potentielle, ou Oulipo,
doit sa naissance à la rencontre de Raymond Queneau
et de François Le Lionnais, qui en sont les deux
fondateurs. Queneau, qui s'est toujours passionné
d'une part pour le langage (étudiant le
français qu'on écrit et le «
néo-français » qu'on parle), d'autre part
pour les mathématiques, avait commencé
d'écrire Cent
Mille Milliards de poèmes (dix sonnets dont
chaque vers imprimé sur une bandelette de papier
indépendante peut entrer dans la lecture de
1014 poèmes).
Lorsque, découragé devant
l'énormité de sa tâche, il allait
abandonner, François Le Lionnais lui proposa de
créer une sorte de « groupe de recherche de
littérature expérimentale » : ce fut
Oulipo. Albert-Marie Schmidt, spécialiste de la
littérature du XVIe siècle (l'époque
des grands rhétoriqueurs), trouva le nom du groupe.
Outre les trois membres déjà cités, il
y a Claude Berge, un mathématicien, Jacques Bens,
puis Noël Arnaud et Latis, qui représentent le
Collège de pataphysique auquel le groupe est
rattaché ; Lescure, Duchateau et Queval, qui sont
aussi membres, sont poètes et écrivains ;
enfin, le groupe possède des correspondants
étrangers ou vivant à l'étranger :
André Blavier, Paul Braffort, Stanley Chapman, Ross
Chambers et Marcel Duchamp. D'autres membres devaient
s'adjoindre par la suite à ce premier noyau : Georges
Perec, Paul Fournel, Jacques Roubaud, Italo Calvino et Harry
Mathews, entre autres. L'Oulipo a publié ses travaux dans le
numéro 17 des Dossiers du Collège de
pataphysique, intitulé « Exercices de
littérature potentielle » et sous-titré
« Patalégomènes à toute
poétique future qui voudra bien se présenter
en tant que telle ». Selon Queneau, il s'agit de «
préparations et de recherches quant aux
possibilités poétiques autres que celles qui
existent actuellement ». Toute poétique
obéit à des règles et à des
contraintes : l'alexandrin a douze pieds, le sonnet quatorze
vers et des rimes précises ; la tragédie
classique est soumise à la règle des trois
unités ; les grands rhétoriqueurs
multipliaient les contraintes. Or toutes ces contraintes
sont arbitraires. De plus, une fois qu'elles sont
adoptées, elles n'entravent pas la création
artistique, comme le prouvent Corneille ou Racine, ou bien
Marot. Il existe même des sonnets surréalistes.
Le projet de l'Oulipo est donc de découvrir des
structures nouvelles, c'est-à-dire des contraintes
nouvelles. D'une part, ces structures nouvelles permettent
de dégager une « littérature potentielle
» du matériel déjà existant,
c'est-à-dire qu'en superposant une nouvelle structure
à une uvre ancienne on obtient un produit
nouveau, qui peut avoir une valeur littéraire en soi
ou qui peut servir à analyser cette uvre.
D'autre part, cette structure nouvelle peut servir à
créer une uvre entièrement neuve,
d'où une double « potentialité » de
littérature dans la règle, la loi, la
structure, proposée. La première structure nouvelle,
étudiée dans le Dossier 17 , est la
méthode S + 7, qui consiste à remplacer chaque
substantif (en conservant intacts verbes et adjectifs) par
le septième qui suit dans un dictionnaire. Le choix
du dictionnaire, notons-le, influe sur le résultat.
Suivant qu'on prend le Grand Larousse en sept volumes ou le
Dictionnaire du français fondamental , le saut qui
correspond à 7 sera plus important. Voici un extrait
de la Genèse traité avec un lexique
français-allemand-français : « À
la ligne, le chagrin créa le complément, mais
le complément était informe et vide, les
galettes couvraient le rafraîchissement et la
balustrade du chagrin se mouvait au-dessus des suppressions,
/ Et le chagrin dit que l'ascenseur soit et l'ascenseur fut,
/ Et le chagrin dit que l'ascenseur était bon, et le
chagrin séparait l'ascenseur des galettes, / Et le
chagrin appela l'ascenseur danse, et les galettes à
proximité, et il y eut un laxatif, et il y eut une
lassitude. / Ce fut la première danse. » Ce
texte, qui a l'apparence d'un texte surréaliste, est
une sorte de « collage linguistique », mais il n'y
a pas d'équation personnelle autre que le choix du
dictionnaire et du chiffre 7. Une autre technique consiste à prendre un
poème et à n'en conserver que la
dernière partie, la « section rimante ».
Cela donne des poèmes brefs dans le genre des
haïkaï japonais. Une telle méthode
appliquée à Hugo ne donne rien : on
s'aperçoit que le discours suit un fil qu'on ne peut
rompre. Chez Mallarmé, on s'aperçoit, au
contraire, que tout le poème se concentre dans la
dernière partie de chaque vers, et l'«
haïkaïsation » du Tombeau d'Edgar Poe , par
exemple, éclaire cette uvre obscure d'une
lumière nouvelle. Une autre possibilité serait de créer des
romans « intersectifs » en n'utilisant que les
mots communs aux deux uvres. (On peut choisir aussi
des structures de situation communes, des types de
personnages communs.) Libre ensuite à l'auteur,
pourvu d'un tel matériau, de composer un roman
policier ou un essai philosophique : une fois les
contraintes choisies, la création artistique reste
libre. Certains auteurs écrivent des romans
intersectifs sans le savoir, souligne Queneau : le
numéro 300 d'une série médiocre de
romans policiers pourrait bien être le « roman
intersectif » de tous les autres. La littérature potentielle a ses limites : elle
offre des règles, mais n'offre pas de critères
permettant de discerner quelle règle peut être
plus riche que telle autre. Mais, après tout, qui
aurait pu discerner, au moment où on les choisissait
pour règle, que le sonnet survivrait au rondeau ou
à l'acrostiche (...)
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