
le
romantisme
ROMANTISME Le vaste mouvement de sensibilité et
d'idées appelé " romantisme " a
embrassé tant de domaines divers (histoire,
politique, réforme sociale, philosophie,
littérature, musique et arts plastiques) qu'il
dépasse tous les efforts de synthèse entrepris
pour le saisir dans sa totalité. La
variété des romantismes nationaux en divers
pays d'Europe recouvre néanmoins quelque unité
profonde. Le préromantisme est
considéré ici comme partie intégrante
de ce puissant ébranlement européen. La courbe
sinueuse du développement du romantisme, en France en
particulier, est tracée en comparaison, souvent en
opposition, avec d'autres mouvements voisins, moins
limités soit par l'histoire, alors fort agitée
en France, soit par le poids des traditions classiques. La
présentation du romantisme offerte ici envisage,
par-dessus les talents ou les génies individuels,
l'élan donné alors à l'histoire,
à la philosophie, et surtout l'élargissement
de l'homme. Plongeant alors plus avant dans le passé
de la race ou dans son subconscient, il s'élance
aussi plus hardiment vers le spirituel en lui, ou vers un
avenir qu'il annonce et veut recréer. 1. Littérature La problématique
romantique Le mot L'adjectif " romantique ", qui apparut le premier dans
plusieurs langues de l'Europe (romantic, romantisch,
romántico ), et le substantif qui en fut tiré
sont mal choisis et obscurs. Mais il en est de même
pour " baroque ", " classique ", " réaliste ", "
symboliste " et pour presque tous les termes qui
désignent une période ou un mouvement en
littérature et en art ; et les adjectifs qui, dans
certains pays, rattachent les productions intellectuelles au
nom d'un souverain (" élisabéthain ", "
victorien " ou " édouardien ") les trahissent plus
encore. L'adjectif, tiré du bas latin romanticus ,
apparaît timidement à la fin du XVIIe
siècle. Il eut quelque peine à se distinguer
en français d'un autre adjectif " romanesque ", de
l'italien romanzesco. L'origine est dans le mot " roman ",
issu lui-même de romano ou " romain ", et qui
primitivement s'appliquait à un récit d'un
genre nouveau (novel , en anglais) écrit non en
latin, mais en langue vulgaire ou " romane " et non soumis
à des règles. La langue anglaise employa
l'adjectif, tiré du français " romaunt "
emprunté au XVIe siècle, en 1659 (Journal
d'Evelyn) et en 1666 (Journal de Pepys). On l'associa vite,
en cette époque où le raisonnable et le
rationnel plaisaient en littérature, à quelque
chose d'étrange, de fantaisiste, de faux. Une
centaine d'années plus tard, le goût ayant
changé, l'adjectif, d'abord en anglais et en
allemand, devint un terme d'éloge. Il
désignait le pittoresque dans un paysage (Rousseau
l'emploie en ce sens dans sa célèbre
cinquième Rêverie d'un promeneur solitaire ) ou
" une naïveté spirituelle et piquante " dans la
musique du compositeur Grétry en 1784. Pierre
Letourneur, dans la préface à sa traduction de
Shakespeare commencée en 1776, s'efforce de
différencier " romantique " et " romanesque ", pour
recommander de lire Shakespeare dans " le paysage
aérien et romantique des nuages ". C'est en Allemagne tout d'abord que l'adjectif
revêtit son sens en littérature, avec les
poésies de L. Tieck (1800), Romantische Dichtungen ,
la tragédie de Schiller sur La Pucelle
d'Orléans , qualifiée de eine romantische
Tragödie. Goethe opposa le terme à " classique
", et A. W. von Schlegel fit de même à propos
de la Phèdre d'Euripide préférée
à celle de Racine (1807). Mme de Staël assimila
dans De l'Allemagne (1810) la poésie romantique
à celle " qui tient de quelque manière aux
traditions chevaleresques " et elle compliqua les choses
avec sa fameuse distinction entre les littératures du
Nord et celle du Midi. Sismondi réserva
l'épithète de romantique pour la
littérature du Midi. Peu après, en France
surtout, le mot de romantisme (et par moments, surtout chez
Stendhal, celui de romanticisme, importé de
l'italien) deviendra la bannière d'une école
nouvelle, sans que la clarté y gagne beaucoup.
À dix-huit ans, Hugo, dans Le Conservateur
littéraire , loue Chénier d'être
romantique parmi les classiques. Les deux termes
dorénavant s'opposeront l'un à l'autre :
Goethe revendiquera le 21 mars 1830 devant J. P. Eckermann
l'honneur douteux d'avoir lancé cette opposition des
deux adjectifs et appellera, d'une boutade tout aussi
malheureuse, romantique ce qui est malade, par contraste
avec le classique (que Goethe avait préconisé
après ses années d'apprentissage), qui est le
sain. Autour du mot nouveau se cristalliseront dès
lors les divers traits qui paraissent concourir à
former cet état d'âme, ou cette doctrine, "
romantique ". Multiplicité des romantismes
nationaux ou unité du romantisme
européen Le mot, étant devenu ou un cri de guerre contre
les vieilles perruques ou un symbole du mépris que
les académiciens et les conservateurs (surtout en
Allemagne, en France et en Espagne) professaient pour les
rebelles romantiques, fut d'emblée entouré de
confusion et source de malentendus. Bien des historiens amis
de définitions claires, notamment le penseur Arthur
Lovejoy, ont proposé que l'on renonce à jamais
à employer le mot au singulier. Leur thèse est
que chaque romantisme national diffère
profondément des autres romantismes en Europe. Sans
doute est-ce également le cas pour les diverses
Renaissances, pour les classicismes assez pâles qui
ont imité celui de la France, pour les mouvements
impressionniste, symboliste ou structuraliste. Valéry
a insinué que, pour définir (et, dirions-nous,
pour employer) ce terme de romantisme, " il faut avoir perdu
tout sens de la rigueur ". Mais critiques, poètes,
historiens, professeurs, élèves et gens du
monde continuent en plusieurs pays à user du vocable
et ne prennent point chaque fois le temps de le
définir. Pour certaines littératures à
la rigueur (celles d'Italie, de Russie, des
États-Unis), le mot n'est pas indispensable. Mais on
est contraint d'y avoir recours lorsqu'on parle de Michelet,
de Hugo, de Berlioz, de Novalis et de Kleist, de Coleridge
et de Shelley, de Larra et d'Espronceda, et même de
Walter Scott, de Balzac et de Delacroix, quelque
tièdes qu'ils aient été envers les
groupes de jeunes théoriciens du romantisme. Force
est donc de marquer
l'hétérogénéité des
romantismes de chaque pays, mais aussi de souligner les
grands traits par lesquels cette révolution de la
sensibilité et des formes d'art conserve dans
l'Europe occidentale un substratum d'unité. Les différences proviennent en partie de ce que
les circonstances politiques, sociales, historiques
n'étaient point semblables dans l'Allemagne
morcelée en petites principautés, dans
l'Autriche-Hongrie de Metternich, la Russie d'Alexandre Ier,
les dix ou douze Italies piétinées par les
étrangers, la Grande-Bretagne de George III et de
Wellington, la France révolutionnaire,
impériale, puis rétive sous la monarchie
restaurée. En outre, dans divers pays d'Europe
où l'influence classique française avait
longtemps prédominé, au point de faire
obstacle à la croissance d'une littérature
indigène originale, le romantisme pouvait être
acclamé comme la libération d'un joug
intellectuel étranger. Les modèles
français, et plus encore l'esprit du XVIIIe
siècle, libéral et voltairien, enflammaient
encore la jeunesse d'Italie, d'Espagne, des pays
balkaniques, d'Amérique du Sud. Ailleurs, notamment
en Allemagne et en Angleterre, il importait de restaurer une
tradition nationale et de renier le goût de Versailles
et de Boileau, celui-là même de Racine qui
n'avait jamais été bien compris. C'est ce que
tentèrent, encouragés d'ailleurs à cela
par Diderot, Sébastien Mercier, Mme de Staël,
les hérauts du romantisme allemand qui lui fournirent
quelques éléments de son esthétique :
Herder (louant la littérature primitive et surtout
l'esprit de la poésie hébraïque),
Lessing, les frères Schlegel, Goethe lui-même
lors de son grand enthousiasme pour Shakespeare. En
Angleterre, les premiers romantiques proclamèrent
quelque temps leur passion pour la Révolution
à ses débuts et pour Rousseau ; Blake,
Hazlitt, Shelley firent de même. Mais ils
dédaignèrent les écrivains du XVIIe
siècle français. Pour eux, le romantisme
était par l'un de ses aspects un retour au brillant
passé élisabéthain, à
l'imagination débordante et à la richesse de
sensibilité parfois morbide de Shakespeare, Marlowe,
Ford, Webster ; Coleridge et d'autres retrouvaient la
simplicité dite populaire des vieilles ballades,
l'auteur d'Ossian et celui des romans de Waverley
regardaient avec nostalgie vers le passé
médiéval de l'Écosse. Perspective historique Chronologie sommaire Les diverses nations de l'Occident n'ont jamais connu
leurs grandes crises psychologiques selon un synchronisme
exact. Il y a un décalage marqué de la
Renaissance italienne à la française, à
l'espagnole, à l'anglaise. Même dans le domaine
politique, où la contagion d'un élan
révolutionnaire se répand vite d'un pays
à un autre, il arrive qu'il y ait
chassé-croisé d'influences opposées ;
que l'on songe au menuet que se sont dansé la
Grande-Bretagne et la France, avançant vers le
partenaire qui recule et inversement, au siècle des
Lumières et au XXe encore. Les romantismes n'ont pas
coïncidé. Ils ont revêtu, selon les
nations, une apparence très diverse. Ils n'ont pas
rencontré, dans l'Allemagne morcelée, dans la
Grande-Bretagne particulariste ou dans la France
centralisée, les mêmes obstacles. Un classement
approximatif par générations est sans doute la
manière la plus juste de saisir de l'intérieur
l'évolution de chaque littérature. Encore
n'est-ce point là le jeu mécanique d'une
alternance entre action et réaction. Il y aura
plusieurs reflux anti-romantiques en Allemagne, surtout en
Angleterre et en France ; les excès de l'imagination
surexcitée, de l'étalage du moi engendreront
à de certains moments une humeur d'ironie
destructrice. Mais de nouvelles vagues, que l'on peut
appeler encore romantiques, viendront vite pousser plus loin
l'invasion de la littérature par la poésie, de
l'existence par la nostalgie de l'absolu et par le
rêve, de la vie du pays par le nationalisme mystique
ou par le sens d'une mission prophétique. Toute correspondance trop précise devient fausse.
Toute assimilation forcée rencontre les objections de
l'esprit respectueux du vrai. Toute comparaison
poussée entre un peintre et un poète
(Delacroix et Hugo), un musicien et un poète
(Schubert, Weber ou bien Schumann et Lenau ou
Hölderlin), entre un poète anglais tel que Keats
et un Français comme Nerval ou Baudelaire, entre
Wordsworth et Rimbaud (tous deux se retournant vers leur
enfance transfigurée) devient inacceptable
aussitôt qu'elle est trop poussée. Le
romantisme allemand de 1800-1815, avec ses ivresses
philosophiques, semble vivre quatre-vingts ans à
l'avance le symbolisme français, mais que de
différences encore, aussi grandes qu'entre le Sturm
und Drang de 1786-1788 et " l'orage et la tension " en
France vers 1823-1827 ! Les histoires littéraires
traditionnelles plaçaient jadis vers 1820
l'éclatement du romantisme en France, en partie parce
qu'elles tenaient à identifier romantisme et
poésie lyrique. Le romantisme français serait
ainsi venu l'un des derniers de l'Europe occidentale, suivi
seulement du russe et de l'italien. La vérité
est plus complexe. Il y avait longtemps, en 1820, que le mal
du siècle sévissait, que la sensibilité
suraiguë ou morbide avait atteint les Français,
qu'ils avaient plaint l'ennui de leur cur et
l'agitation sans objet de René, d'Obermann,
d'Adolphe, et déjà de Saint-Preux, de Julie,
de Mlle de Lespinasse. Il y a bien de l'exaltation
(romantique avant la lettre) chez Diderot, chez Mirabeau,
chez de nombreux écrivains mineurs, et chez
ceux-là mêmes, parmi les
révolutionnaires, que l'on prend pour des "
classiques " parce qu'ils ont aimé l'Antiquité
: Saint-Just ou David. Le préromantisme Depuis 1900 environ, les historiens littéraires
ont inventé la qualification de préromantique
pour désigner les pionniers qui, dès le milieu
du XVIIIe siècle, mécontents de
l'intellectualité parfois sèche qu'ils
trouvaient autour d'eux, avaient déjà quelques
pressentiments d'un climat nouveau de sensibilité et
voulaient l'exprimer dans la littérature. Cette
dénomination n'est pas très heureuse, car elle
entraîne à apprécier en fonction d'un
avenir qu'elle ne pouvait soupçonner toute une
époque de transition. Cette époque, qui
couvrirait les années 1760 à 1820, en France
du moins (avec flux et reflux), finit par être
beaucoup plus longue que celle où le romantisme
proprement dit triomphe, en France, de 1820 à 1843.
Il se trouve en outre que, bien que l'on ait alors
écrit beaucoup de vers, il ne s'est pas levé
en France de grand poète comme ce fut le cas
dès 1770-1815 en Angleterre et en Allemagne. La seule
exception est celle de Chénier, dont l'art
ciselé et pur est hardi, et dont la grâce
sensuelle a un charme unique, digne de la Renaissance et des
Alexandrins, sinon des Grecs. D'autres, tels Léonard,
Thomas, Parny, furent beaucoup lus de Lamartine, de
Sainte-Beuve, de Pouchkine, mais sont loin de
l'intensité passionnée des romantiques
à venir. Il règne beaucoup d'arbitraire dans l'attribution
de cette étiquette de " préromantique ". Chez
bien des auteurs du XVIIIe siècle se livrait un
combat intérieur entre la tradition et l'innovation
technique, les forces du passé et les lueurs d'un
avenir vaguement entrevu. En Angleterre, James Thomson
(1700-1748) s'inspira de la nature dans ses Saisons (1730)
et la rendit avec une certaine vivacité de coloris.
Edward Young (1683-1765), poète de la mort et de la
mélancolie religieuse, connut un succès
européen avec ses Pensées de nuit (1745). Les
thèmes de la nature, des tombeaux, des ruines, les
éloges du sentiment et de l'enthousiasme, que le
romantisme reprendra avec plus d'éclat, sont
traités avec prédilection par ces
poètes, et par d'autres, tels William Collins
(1721-1759), dont une ode au moins (" Au soir ") est fort
belle, et Thomas Gray (1716-1771), dont l'"
Élégie dans un cimetière de campagne ",
d'une mélancolie sereine et d'une forme
disciplinée, est touchante dans sa retenue. Le vrai
préromantisme britannique vient cependant plus tard :
avec les poèmes d'Ossian , de James Macpherson
(1736-1796), le livre le plus influent de 1780 à 1820
et de beaucoup le plus grand succès qu'ait jamais
remporté une supercherie littéraire ; ainsi
qu'avec le poète mort à dix-huit ans, Thomas
Chatterton (1752-1770). Trois grands poètes
précèdent les romantiques proprement dits et
sont supérieurs à ceux de tous les autres pays
avant 1800 : William Cowper (1731-1800), devancier de
Wordsworth dans sa quête de la simplicité
intime, mais esprit malade ; Robert Burns (1759-1796),
Écossais, homme simple et primitif, poète
direct et fort, et l'un des rares qui aient exprimé
une joie physique presque païenne. Le plus grand et le
plus complexe est William Blake (1757-1827), isolé,
n'ayant rien d'un théoricien, d'un chef
d'école ou d'un philosophe comme voudront
l'être Wordsworth et Coleridge, mystique,
illuminé, parfois puéril, voyant, au
même titre que Swedenborg ou que Rimbaud. Ces
isolés n'ont pas eu claire conscience d'être
les devanciers d'un puissant mouvement littéraire ;
ils n'ont pas rassemblé en un faisceau les divers
écheveaux qui plus tard constitueront l'ensemble
romantique. Bien des éléments classiques, si "
classique " suggère esprit analytique,
sécheresse parfois (chez Lessing), grâce
travaillée (chez Wieland), goût pour les
idées de l'Aufklärung, survivent dans la
littérature allemande du dernier tiers du XVIIIe
siècle. L'épithète de "
préromantique " ne convient qu'à demi aux
écrivains qui exprimèrent au même moment
l'esprit de révolte, le goût du primitif et du
populaire ; car les générations romantiques
qui suivront seront en fait moins brutales dans leur
rébellion que ces écrivains du Sturm und
Drang. On peut dire du moins que ce romantisme qui fit
entendre ses revendications vers 1775-1785 fut le premier en
Europe qui prit conscience de lui-même et, alors qu'en
Angleterre et en Écosse les novateurs étaient
restés des isolés, qui forma un groupe uni
dans ce qu'il rejetait. G. A. Bürger (1747-1794),
né trois années après Herder,
lança dans toute l'Europe le goût des ballades
fantastiques. F. M. Klinger, l'auteur du drame Sturm und
Drang , qui donna son nom au mouvement, n'a vécu la
révolte romantique qu'en surface et pour peu de
temps. L'étrange isolé G. C. Lichtenberg, mort
peu avant la fin du siècle, et le plus étrange
encore J. G. Hamann (1730-1788) sont comme les devanciers de
ce que comportera de mystique et de nuageux le romantisme
germanique de Novalis, de Wackenroder, de Schelling. Goethe,
par son roman Werther (1774) qui est, avec Ossian , le plus
adoré des livres qui nourrirent le romantisme
européen, Schiller (1759-1805), par ses drames de
jeunesse : Les Brigands (1782) et Intrigue et Amour (1784),
représentent la crête de cette première
vague préromantique. Goethe et Schiller se rangeront
assez vite et placeront ailleurs leur idéal
littéraire. Ils seront effarouchés ensuite par
l'ampleur du courant mystique et chaotique chez les jeunes
romantiques allemands de 1800 environ. Goethe, qui survivra
à la plupart d'entre eux, regardera avec plus
d'indulgence les romantiques de Paris, vers 1827-1831. En Espagne et en Italie, il n'y eut ni groupe
cohérent ni doctrine du préromantisme. La
poésie lugubre et sépulcrale passa
d'Angleterre en Espagne à travers les adaptations
françaises. Menéndez Váldes, Cienfuegos
et surtout José de Cadalso, entre 1770 et 1780,
célèbrent les tombeaux, la nuit, le
désespoir, non sans déclamation
puérile. Les mêmes thèmes
rencontrèrent grande faveur en Italie, où, au
lieu de prendre des modèles chez Dante ou le Tasse,
on va les chercher dans Hamlet (surtout dans la traduction
française de Shakespeare par Letourneur) et chez
Young. Giovanni Fantoni a moins de rhétorique
conventionnelle que son modèle Young. Foscolo donnera
à ces mêmes motifs leur développement le
plus célèbre avec ses Tombeaux (1807). Mais il
est plutôt un épigone du mouvement qu'un
pionnier préromantique. Les lettres enflammées
et sombres de son double, Jacopo Ortis (1802), viennent
aussi longtemps après leur modèle, Werther ,
et sont contemporaines du René de Chateaubriand. Plus
originale était la poétique italienne du
XVIIIe siècle, dans laquelle un critique anglais, J.
G. Robertson, a voulu voir la genèse de la
théorie romantique de la littérature que
devaient reprendre les nations férues de doctrine
littéraire, l'Allemagne et la France. Mais aucun
très grand nom ne rayonna dans la péninsule
italienne comme purent le faire ceux de Mme de Staël ou
des frères Schlegel. Dès 1760 environ, la France avait senti le besoin
d'un renouveau littéraire qui correspondît
à la révolution qui avait lieu alors dans la
sensibilité. On était las de la raison trop
longtemps prônée, de l'intellectualité
qui insistait pour comprendre avant de sentir, des genres
littéraires codifiés, et de ce qu'un
économiste et polygraphe curieux, Sénac de
Meilhan, appelle l'" âme de vieillard " du XVIIe
siècle. Ce n'était pas seulement le fougueux
correspondant de Sophie Volland qui avait proclamé
beau ce qui est inspiré par la passion,
proposé une esthétique et presque une
éthique reposant sur la sincérité, et
osé confesser " je ne hais pas les grands crimes " et
que " les idées de puissance ont aussi leur
sublimité, mais la puissance qui menace émeut
plus que celle qui protège ; le taureau est plus beau
que le buf ". Rousseau avait bien haut
célébré les puissances de l'imagination
et de la sensibilité et mis à la base de son
système d'éducation le sage mais hardi
précepte : " On n'a de prise sur les passions que par
les passions. " Helvétius a traité en tout un
chapitre de " la supériorité des gens
passionnés sur les gens sensés ". Des dizaines
d'écrivains moins connus ont
répété que " vivre sans passion, c'est
dormir toute sa vie " (Mme de Puisieux en 1750). On
s'enivrait de tristesse en 1770-1775, on frémissait
à lire La Nouvelle Héloïse. Mme Roland,
comme cent autres, a dit l'influence bienfaisante de ce
roman sur toutes les femmes qui " n'ont pas qu'une âme
de boue ". Mlle de Lespinasse s'écrie : " Ah mon Dieu
! que la passion m'est naturelle et que la raison m'est
étrangère ! " Mirabeau, de sa prison,
multiplie les lettres enflammées à Sophie et
ne se console que par Rousseau et, plus tard, par la
politique. À aucun moment peut-être, sinon bien
plus tard, avec les successeurs des romantiques vers
1840-1850 (Flaubert, Le Poittevin, Du Camp, Leconte de
Lisle), la lassitude de vivre, l'ennui juvénile de
talents naissants et inemployés, le besoin
d'effusions devant la nature, la rébellion contre les
raffinements et les grâces trop mièvres de la
vie sociale, la conviction que la voie de salut est dans
l'amour n'ont été aussi intensément
ressentis que par ces préromantiques français
de 1760-1780. " L'amour peut quelquefois donner toutes les
vertus que la religion et la morale prescrivent ",
écrit Mme de Staël. George Sand et Musset ne
diront pas autrement. Le romantisme en France Le romantisme français en hibernation :
1780-1820 La Nouvelle Héloïse , le plus grand et
à coup sûr le plus influent des romans
romantiques, datait de 1761 ; Les Confessions de 1770 ; Paul
et Virginie de 1787. La mode, stimulée par la
découverte de Pompéi et d'Herculanum, vers
1755, dirigea l'attention et le goût vers
l'Antiquité, Antiquité d'ailleurs fort
décorative ; mais cela ne pouvait affaiblir le
romantisme des contemporains de Louis XVI, car c'est avec
passion " romantique " qu'alors, et depuis,
l'Antiquité a souvent été
regrettée et aimée. La nostalgie de
l'ailleurs, et notamment d'une époque que l'on
s'imagine avoir été primitive et jeune, d'une
Grèce interprétée comme une
république libre de tyrans, caractérise
l'état d'âme romantique. Les vraies raisons du
retard avec lequel le romantisme se répandit en
France sont à chercher ailleurs. Il est aventuré de soutenir que les
Français sont plus rationnels ou plus classiques que
d'autres peuples. Mais il est clair que chez eux, plus que
nulle part ailleurs en Europe, la littérature est une
institution sociale. Elle occupe une place énorme
dans les académies, les théâtres
officiels, les établissements d'instruction, les
revues et les gazettes. Elle jouit d'un grand prestige dans
les salons. Tout cela tend à renforcer les positions
acquises. Les nouveaux venus doivent engager de
véritables assauts pour conquérir ces
forteresses où sont retranchés leurs
aînés, nantis de bénéfices et
entourés d'honneurs. La dureté des combats
entre novateurs et traditionalistes ralentit la victoire des
premiers, mais exaspère aussi leur
combativité. Pour s'imposer, en outre, dans un pays comme la France,
il semble que, plus qu'en Angleterre ou en Espagne par
exemple, les écrivains et artistes désireux de
s'affirmer doivent posséder plus que leurs dons
personnels. Ils doivent se lier en groupes, écoles ou
cénacles, se serrer les coudes et justifier leurs
innovations par des manifestes doctrinaux et des
théories à apparence cohérente. Or il
ne se trouva guère de critique, avant Mme de
Staël et surtout avant les collaborateurs du Globe :
Stendhal (encore celui-ci était-il voltairien, ou
partisan des " idéologues ", autant que
rousseauiste), Hugo, Sainte-Beuve, pendant un temps, pour
conférer au romantisme parisien sa dignité de
doctrine littéraire. L'équivalent des
écrits de Goethe prônant Shakespeare dès
1771 dans la Deutsche Gesellschaft à Strasbourg, de
la préface de Wordsworth aux Lyrical Ballads en 1800
ne se trouve ni chez Chateaubriand ni chez les critiques du
Ier Empire, en majorité attachés au
passé et, comme Joubert, trop délicats pour se
mêler à des controverses bruyantes. Plus encore, il importe en France que même les
partis ou les groupes révolutionnaires se donnent des
ancêtres dont le nom vénéré leur
serve de titre de noblesse. Or la nouvelle école (non
pas chez Diderot ou Chateaubriand, trop éclectiques
pour cela) se trouva portée par les circonstances
à partir en guerre contre Boileau et surtout contre
Racine. C'est aux imitateurs qui défiguraient Racine
qu'elle s'en prenait en vérité, et à un
Boileau devenu le pédagogue chéri des
professeurs. Les romantiques de 1820 à 1840 sentiront
avec acuité la difficulté pour eux, en France
(car cela ne fut point le cas ailleurs), de rivaliser avec
Racine ou avec les moralistes du XVIIe siècle dans la
pénétration de la vie intérieure. Les
modernes n'y réussiront avec éclat que dans le
roman, de Stendhal à Proust, et, avec Baudelaire,
dans la poésie. La chaleur des controverses
entraîna les romantiques à se couvrir
derrière le prestige de Shakespeare, d'Ossian, de
Schiller, et non celui des Grecs ou des classiques
français. Il était donc facile de les accuser
de manquer de patriotisme, surtout dans les années
qui suivirent la victoire anglo-prussienne de Waterloo sur
la garde napoléonienne. La Révolution puis
l'Empire avaient balayé le cosmopolitisme du
siècle de Montesquieu, de Voltaire, du prince de
Ligne. La pensée politique, et même
philosophique, de la France était devenue nationale,
à droite comme à gauche. Une dizaine
d'années devait s'écouler après 1815
pour qu'il devînt loisible d'invoquer Shakespeare,
Byron, Schiller. Deux autres conditions devaient encore être
remplies pour que les romantiques pussent enfin l'emporter.
La première était l'élargissement de la
langue, l'abandon d'une diction poétique vieillotte,
et même d'une clarté louable (celle de
Voltaire, de Marivaux, de Laclos) qui se prêtait mal
à la traduction du chaos des âmes
tourmentées ou à la rhétorique amie du
vague des passions et du tourment de l'infini. En France et
en Italie, où la langue littéraire
était plus loin du parler de tous les jours qu'en
Espagne ou en Angleterre, ce sans-culottisme des mots et du
style devait demander plus de temps qu'ailleurs. Encore
Paul-Louis Courier, Nodier, Stendhal, Mérimée
n'abandonneront-ils jamais leur respect pour la
clarté un peu sèche et grêle, mais
transparente et si alerte dans son aisance. Enfin le public
à même d'accueillir la littérature
nouvelle, la musique et la peinture nouvelles avait
été dispersé par les
événements révolutionnaires, les
longues guerres qui avaient peut-être
dévoré ceux qui auraient pu rajeunir les arts,
et surtout par l'émigration. Les hommes de la Révolution vivaient drames et
romans, mélodrames et exploits épiques sans
avoir la liberté d'esprit ou le loisir pour en
écrire ou s'analyser eux-mêmes. Le journalisme,
soudain florissant, devait viser à frapper fort
plutôt que juste. La littérature sous l'Empire
vaut beaucoup mieux qu'on n'a coutume de le dire, et
Sainte-Beuve, qui lui resta attaché, ne l'ignora pas.
Mais la plupart de ses représentants restèrent
des écrivains mineurs, ou bien furent des
étrangers ou des bannis : Benjamin Constant,
Senancour, Mme de Staël (Suisses), Joseph de Maistre
(Savoyard, donc Piémontais à ce moment),
Chateaubriand, Rivarol, Charles de Villers. Dans un livre
important, Le Mouvement des idées dans
l'émigration française (1925), Fernand
Baldensperger a montré comment l'émigration,
arrêtant la vie de salon, modifiant le goût,
priva la France des 180 000 personnes environ qui auraient
peut-être constitué le public d'une
littérature romantique qui aurait pu surgir
dès 1792, et qui semblait, avec le
préromantisme, prête à le faire. Ces
émigrés, plongés dans des horizons
nouveaux, coupés de leurs demeures ancestrales et de
leur vie sociale, réduits parfois à la
pauvreté, souvent à la mélancolie et
à la solitude, eurent tout loisir de
réfléchir au passé. Ils
méditèrent, comme le Jocelyn de Lamartine plus
tard, le Victor Hugo de " Napoléon II ", et
déjà comme Chateaubriand, Joseph de Maistre et
Mme de Staël, sur l'énigme des
révolutions, ces bouleversements sanguinaires qui
semblent voulus par Dieu. Ils demandèrent à la
méditation de l'histoire le secret prophétique
de l'avenir. Ce sont eux, souvent plus que la bourgeoisie,
qui fourniront l'auditoire des uvres romantiques
après 1815 ou 1820. Chateaubriand l'avait pressenti :
" Le changement de littérature dont le XIXe
siècle se vante lui est venu de l'émigration
et de l'exil. " Originalité Il y a eu peut-être en Grande-Bretagne des
poètes lyriques romantiques, ou ainsi
dénommés aujourd'hui, plus grands que ceux de
France. Il y a eu en Allemagne une philosophie beaucoup plus
hardie et des constructeurs de systèmes qui ont
manqué à la France, et plus encore à
l'Angleterre (où Sydney Smith, Adam Smith, Ricardo,
James Mill et les " utilitaires " n'ont absolument pas
été touchés par le romantisme). Nul
poète et penseur n'égale le Goethe romantique
de Faust , de plusieurs Lieder et des " poésies
orphiques ". La musique des romantiques allemands
éclipse alors celle de tous les autres pays,
même celle du très romantique Berlioz. Mais le
romantisme français a été de tous le
plus vaste sinon le plus profond, et le plus durable sinon
le plus fou ou le plus violent. Il a touché le roman,
l'histoire, la critique, le théâtre, la
pensée politique et sociale, infiniment plus que dans
les autres pays. Il a renouvelé la peinture et la
gravure, le goût moyen du public, et n'a guère
laissé en dehors de son domaine que l'architecture.
Loin de s'éteindre avec le vieillissement de Musset
ou de Balzac vers 1840 ou 1850, il s'est, plus qu'ailleurs,
renouvelé et métamorphosé
jusqu'à nos jours. Il a recréé les
mythes encore chers aux Modernes : Icare,
Prométhée, Orphée, Caïn, Sisyphe.
Rimbaud, Van Gogh, Rodin, Verlaine, Claudel, quoi qu'il en
ait dit et cru, les surréalistes seront ses enfants
spirituels. Ce romantisme est resté si vivant que
nombre de Français, pour des raisons politiques et
religieuses autant que par goût, l'ont combattu avec
intransigeance au XXe siècle. Il n'est sorti de ces
débats que renforcé. Jamais peut-être
Hugo, Balzac, Michelet, Delacroix, Berlioz, sans parler de
Rousseau, n'ont compté autant d'admirateurs que
depuis le milieu du XXe siècle. Des préjugés ou des erreurs de point de
vue, dans bien des manuels, ont nui à une
compréhension large du romantisme français,
souvent moins par la faute de ceux qui, avec un archarnement
partisan, l'ont vilipendé que par celle des manuels.
L'une de ces erreurs a consisté à mettre
l'accent sur les querelles de petits cénacles, entre
1822 et 1830, et sur les manifestes et théories.
L'histoire anecdotique des premiers est amusante. Mais ces
groupements, dans le salon de Charles Nodier, dans le
cénacle de La Muse française , plus tard dans
celui de la rue du Doyenné avec quelques
bohèmes pittoresques, sont souvent ceux de camarades
réunis pour se faire écouter et pour organiser
leur stratégie littéraire. Des hommes
considérables, qui ont pu refuser l'étiquette
de romantiques (Balzac, Delacroix, Thierry, Michelet), sont
restés en dehors de ces cercles bruyants qu'ils ne
tenaient guère en estime. En sont-ils moins
romantiques pour cela ? Quant aux doctrines et aux
préfaces, à commencer par celles de Hugo, que
de fois elles se contredisent, ou ne sont écrites que
pour justifier quelque hardiesse bizarre ! Que de fois,
d'ailleurs, ces sonores déclarations sur le sublime
et le grotesque, le noble et le familier, contre les
unités ou les bienséances, ont
été démenties par les uvres. Leur
valeur, prise trop au sérieux par les historiens,
parce que ces documents sont aisés à
résumer, n'est guère considérable. En France notamment, il a été difficile de
se débarrasser de l'opposition dialectique entre "
classique " et " romantique ", le premier de ces adjectifs
ayant longtemps impliqué un jugement de valeur
élogieux. L'opposition a été
grossièrement soulignée dans la chaleur des
controverses, ou lorsque des esprits mûrs et sereins
apercevaient trop lucidement les irrégularités
et la passion de se détruire soi-même des
romantiques les moins ordonnés. Goethe a voulu voir
chez le romantique la poursuite folle du devenir, du
changement, de la mort, alors que le classique veut " rendre
le moment éternel ". Bien plus tard, vers 1910-1925,
des Anglo-Saxons, qu'avait touchés l'influence de
Maurras, de T. E. Hulme, de T. S. Eliot, ont forcé
plus encore ce contraste, pour accabler le romantisme.
Aldous Huxley, peu romantique lui-même de
tempérament, a rappelé avec justice que le
classicisme qui souligne les vertus d'élimination et
de concentration (de litote, disait Gide) est aussi un moyen
d'échapper à ce qu'il y a de plus difficile en
art : " rendre cette chose infiniment complexe et
mystérieuse qu'est la réalité
[...] exprimer l'inexprimable ". Le duel assez puéril qu'en France surtout ont
dû livrer les romantiques à un classicisme qui,
depuis longtemps, n'était plus que l'ombre de
lui-même a dissimulé aux yeux de certains tout
ce qui subsistait chez eux de clarté, de finesse, de
sens aigu des limites, de composition harmonieuse et
d'ordre. Les ouvrages mal structurés, en prose et en
vers (le théâtre mis à part), abondent
en effet au XVIIe siècle français, et chez les
élisabéthains, alors que les odes de Keats et
de Shelley, les poèmes de Coleridge, de Novalis, de
Hölderlin, de Lamartine, et de Hugo, les romans de
Balzac, les leçons de philosophie positive de Comte
sont irréprochablement ordonnés. Le
romantisme, en France surtout, n'a pu s'imposer qu'en
s'assimilant beaucoup des qualités des classiques. Le
livre de Pierre Moreau, Le Classicisme des romantiques ,
n'est pas un paradoxe. Ces polémiques des professeurs
contre le romantisme, accablé comme ayant
renié ou trahi l'héritage humaniste, ont
dissimulé la vérité que nulle
époque littéraire (certainement pas celle du
règne de Louis XIV) n'a senti avec plus
d'intensité la beauté harmonieuse de la
Grèce, et même celle de Virgile. Keats,
Shelley, Landor, Schiller, Hölderlin, Goethe, Platen,
Leopardi, Hugo lui-même (dans " Le Rouet d'Omphale "
ou " Le Satyre ") sont autrement grecs qu'aucun des
classiques français, La Fontaine et peut-être
Racine exceptés. Ils ont pressenti ce que Nietzsche
célébrera comme le dionysisme
hellénique, bien mieux que Boileau ou Pope. Les
romantiques ont revécu les mythes grecs qu'avaient
cessé de comprendre les hommes des âges plus
rationalistes ; leurs érudits ont, au même
moment, réinterprété non seulement la
jeunesse de la mythologie grecque, mais les intuitions
panthéistes qu'exprimaient ces légendes et le
sens qu'elles avaient d'un vitalisme dynamique au sein de la
nature. Thèmes et positions Rapports avec l'histoire et avec la philosophie Il ne peut être question ici
d'énumérer les hommes, les uvres et les
dates qui jalonnent en divers pays l'évolution du
romantisme ou d'esquisser l'histoire, même sommaire,
des groupes et de leurs manifestes. Cette histoire
extérieure est résumée dans tous les
manuels. Le romantisme est avant tout affaire de
sensibilité et un puissant élan d'imagination,
s'exprimant par des techniques nouvelles. Il serait
aventuré de rattacher trop étroitement les
créations de l'esprit, c'est-à-dire
l'activité la plus libre qui soit, aux
événements de l'histoire et à la vie
économique. Ces événements ont certes
causé un profond ébranlement. L'une des
définitions les plus justes du romantisme est celle
qui souligne en lui l'esprit de révolte :
révolte métaphysique déjà chez
quelques Allemands et chez Rousseau quand il
s'écriait : " J'étouffe dans l'univers " ;
mais aussi révolte sociale et politique.
Curieusement, c'est chez les poètes anglais
(Wordsworth, Coleridge à leurs débuts, Blake,
Shelley) et sur les penseurs allemands (Kant, Fichte, Hegel,
Schleiermacher) que l'enthousiasme soulevé par la
Révolution française fut le plus ardent. En
France, les lettres en furent relativement peu
affectées. Mais l'esprit de cette révolution
avait atteint de sa contagion ceux-là mêmes qui
commencèrent, tels Lamartine et Hugo, par être
conservateurs et royalistes, ceux qui le demeurèrent
comme Vigny, et même le réactionnaire Balzac.
Marx ne s'y est pas trompé quand il saluait dans
l'auteur de La Comédie humaine un
révolutionnaire malgré lui et un fossoyeur de
la bourgeoisie et de l'appât capitaliste du gain plus
efficace qu'aucun communiste. Une phrase célèbre de Bonald, dans un essai
de 1806, " Du style et de la littérature ",
déclarait que " la littérature est
l'expression de la société ". Diverses
préfaces de combat des poètes romantiques,
après 1825, poseront comme une évidence
qu'à une société nouvelle il faut une
littérature nouvelle. En fait, les rapports entre
littérature et société sont à
peu près indéfinissables. Les novateurs dans
tous les arts créent, non sans peine, leur public,
plutôt qu'ils ne répondent mécaniquement
à ses besoins. Ils révèlent souvent
à leurs lecteurs ce qu'ils devraient souhaiter ou
aimer, ou ce qu'ils portent en eux-mêmes à leur
insu. Il arrive fréquemment que les régimes
réactionnaires préparent ou rencontrent une
littérature toute d'opposition (le premier Empire, le
second, l'Italie fasciste) et inversement. Mme de Staël
avait bien lancé, au chapitre XI de son livre De
l'Allemagne , l'affirmation péremptoire que la
littérature romantique seule " avait ses racines dans
notre propre sol [...] ; elle exprime notre religion
; elle rappelle notre histoire". Elle ne convainquit guère les hommes de 1813,
année où parut le livre. Longtemps encore, le
roman moyen en France et ailleurs, celui qui reflète
fidèlement les goûts du lecteur ordinaire, se
voulut moral, utile, didactique, ou bien sentimentalement et
nostalgiquement historique, mais ce ne fut ni celui de
Stendhal ni celui de Balzac, encore moins la Lucinde de
Schlegel, le roman poétique ou le Märchen de
Novalis, ou Les Affinités électives de Goethe.
Lier, comme on a tenté de le faire, le romantisme
à l'avènement de la révolution
industrielle (que ce romantisme avait d'ailleurs
précédé de plusieurs dizaines
d'années en Allemagne) est plus aventuré
encore. Ce n'est d'ailleurs nullement par le roman (sinon
par le roman lyrique de Werther ou de René ) que
débuta et vainquit le romantisme. Si le romantisme
exprima ensuite, mieux que bien des historiens, les
bouleversements causés par l'afflux des populations
vers l'industrie et vers les villes, la misère des
classes laborieuses jugées aussi classes dangereuses
(un ouvrage remarquable de Louis Chevalier les unit dans son
titre), ce fut parce que Balzac, le Hugo des
Misérables , et même Eugène Sue, plus
tard Dickens et Disraeli en Grande-Bretagne, furent des
observateurs aigus de la société, et des
hommes au grand cur. C'est un des titres de gloire de
certains romantiques français et, de Shelley à
Dickens, britanniques, que de ne pas s'être
isolés dans la contemplation de leur moi et d'avoir
ressenti et répandu la pitié sociale. Les rapports avec la science sont encore plus incertains
et indéfinissables. Peu d'existences furent aussi
aventureuses que celles de Champollion, du
déchiffreur de la Perse antique, Anquetil-Duperron,
d'Evariste Galois, mort à vingt et un ans en 1832,
rénovateur des mathématiques. Bonaparte avait
loué la science comme indispensable à la
prospérité de l'État et avait
écrit à Camus, lorsque le Premier consul fut
appelé à l'Institut (décembre 1797) : "
La vraie puissance de la République consiste
désormais à ne pas permettre qu'il existe une
seule idée nouvelle qu'elle ne lui appartienne. "
Shelley a mérité d'être appelé
par l'un de ses biographes " un Newton parmi les
poètes ". Erasmus Darwin, le grand-père de
Charles, eut un pressentiment de l'évolutionnisme et
fut un poète de quelque mérite. Goethe occupe
parmi les savants un rôle plus éminent et fut,
comme Balzac plus tard, grandement frappé par le
naturaliste Geoffroy Saint-Hilaire. Hugo recueillit dans
Toute la lyre un long poème sur " Le Calcul ". Mais
il y eut tout au plus, et occasionnellement seulement,
parallélisme entre les deux activités,
scientifique et littéraire, entre 1780 et 1840. Il n'y a pas davantage de rapport précis entre la
philosophie (ou les philosophies) et les divers romantismes,
si ce n'est en Allemagne. En Angleterre, en Italie et en
Espagne, le décalage est complet entre la
pensée plus ou moins systématique de
l'époque et la littérature de révolte.
Le réveil religieux britannique, le platonisme et le
mysticisme avaient été, avec les puritains,
Bunyan, Wesley, contemporains des âges dits
classiques. Plus tard Burke, ennemi de la Révolution
française, ne toucha nullement les poètes
romantiques. Godwin le fit davantage ; encore est-il
profondément intellectualiste, même quand il
semble souhaiter l'anarchie individualiste. En France, Maine
de Biran soulignant l'activité de l'âme dans
l'effort, Cousin qui enflamma quelque temps la jeunesse,
Jouffroy qui connut l'inquiétude et formula une
esthétique déjà ouverte au symbolisme
de toute poésie ne furent guère en contact
avec les romantiques littéraires. Stendhal regarda
ailleurs, vers les " idéologues ". Comte, par
tempérament et par sa divinisation de la femme
à la fin de sa vie, vécut le plus
romantiquement, mais influença bien moins la nouvelle
école que le saintsimonisme qui fit appel aux
artistes pour que ceux-ci s'engagent sur des voies neuves,
ou que, plus tard, le fouriérisme. Le romantisme allemand seul fut étroitement
lié à la philosophie de Fichte, Hegel,
Schelling. Il s'éleva contre la pensée
analytique de l'Aufklärung pour célébrer
le dynamisme créateur et l'idéalisme. Il se
pencha sur l'activité interne du moi qui pense et
crée le monde. Il rejeta la vieille
interprétation mécanique de la nature. Il
prôna le fragment et le conte (Märchen ),
fantastique et symbolique. Avec Schleiermacher, il
s'accompagna d'un réveil religieux et, avec
Wackenroder, il influença, d'une façon qui
n'est pas toujours bénéfique, le groupe
d'artistes dits " nazaréens ". La pensée de
Schopenhauer, mettant l'accent sur l'inconscient et le
pessimisme, exercera son influence plus tard, vers le milieu
du siècle. Des deux côtés du Rhin, en
tout cas, et surtout par l'impulsion donnée à
la philosophie de l'histoire, les penseurs et les
poètes romantiques abandonnèrent la
quiétude des classiques et mirent au premier plan la
Sehnsucht , la nostalgie et l'angoisse. La grande
idée de développement transforma leur
manière de sentir et de voir, aussi bien avec Diderot
et Rousseau, Lamarck et Bichat qu'avec les
écrivains. Les romantiques, êtres insatisfaits
et déchirés Il n'a jamais été possible, pour aucun
grand et complexe mouvement de pensée ou de
sensibilité, de découvrir une
définition idéale. Cela est hors de question
pour une révolution aussi universelle que le
romantisme, dont l'essence même est de refuser des
limites, de toucher chaque individu dans ce qu'il a de plus
personnel : sa capacité de sentir, de se souvenir, de
souffrir, de s'élancer vers le divin ou vers
l'infini, et de forger un style et une technique à
lui. Bien des contemporains, et même des
habitués de cénacles romantiques (tel Musset)
dans le pays où les débats furent le plus
animés, ont raillé ces définitions
multiples et contradictoires. En vérité,
aucune des équivalences de l'adjectif " romantique "
offertes jadis dans les manuels ne saisit en profondeur cet
ébranlement des sociétés et des
âmes. Retour au Moyen Âge et
réhabilitation du gothique, mélancolie des
ruines, exotisme et couleur locale, passion pour la nature,
expansion du moi se plaçant au centre du monde pour
le repenser, libération à l'égard des
règles : tout cela est secondaire et souvent
extérieur. Derrière théories et techniques, il exista
des états d'âme que l'on retrouve depuis
l'Écosse jusqu'à Manzoni et Leopardi, de Larra
et Espronceda en Espagne au Russe Lermontov. Le plus
général est l'insatisfaction du présent
et la quête d'autre chose, le déclin de cette
poursuite du bonheur dont avait rêvé le
siècle de Mozart, de Jefferson, de Saint-Just.
L'héroïne du grand roman de Rousseau, Julie,
déjà s'était écriée : "
Je suis trop heureuse, le bonheur m'ennuie. Malheur à
qui n'a plus rien à désirer ! " Mme du
Deffand, Mlle de Lespinasse, Chateaubriand, Senancour,
Kleist et Lenau, Byron, Lamennais, Musset, bien d'autres
encore avaient exhalé leur ennui et plaint " le vide
de leur cur qui avait besoin d'aimer ", selon la
phrase de l'abbé de Bernis. Certes, saint Augustin
avait déjà éprouvé et dit cela,
et Lucrèce avant lui, mais jamais ce sentiment
n'avait été ressenti par autant de gens aussi
divers et, surtout, ne s'était à ce point
complu à se décrire lui-même. Fut-ce
surtout une mode littéraire contagieuse, ou une
affliction atteignant des couches étendues de la
population ? Les deux sans doute ! On n'ignore pas que
Wordsworth, Byron, Lamartine, Hugo, Goethe après
Werther eurent une vie passablement heureuse, en tout cas
active, comme le fut celle de Napoléon et de tant
d'autres (généraux, hommes d'État) dont
la jeunesse avait connu cet ennui que donne l'impatience de
ne pas trouver assez vite la place à laquelle on
aspire. Les générations romantiques en divers
pays d'Europe furent aussi celles d'ambitieux, d'arrivistes,
d'affamés d'argent et de puissance, des
réformateurs nationaux du Risorgimento italien et du
libéralisme espagnol, ou sociaux (Saint-Simon,
Fourier, Cabet, Considerant, Owen, le groupe de la Jeune
Allemagne). Il faudrait beaucoup de lettres intimes de
l'époque, d'enquêtes sur les villes de
province, sur les keepsakes pour déterminer dans
quelle mesure l'amour ou la tristesse romantique
pénétrèrent la bourgeoisie et la partie
du peuple qui savait s'exprimer par écrit. Et,
malgré les célèbres pages
grandiloquentes de Musset dans La Confession d'un enfant du
siècle , ce ne furent pas seulement, même en
France, les générations grandies pendant les
guerres de l'Empire et soudain privées de leurs
rêves d'héroïsme et d'action après
Waterloo qui furent victimes de cette " maladie de la vie ",
l'ennui. On en avait été bien plus
pénétré encore vers 1780, et nul ne
bâilla plus sa vie que Chateaubriand, Senancour,
Constant, Kleist ou Schopenhauer. Jamais auparavant,
même à la fin de l'Antiquité romaine,
avec l'acedia des moines du Moyen Âge ou avec les
chantres du triomphe de la mort au XVe siècle,
l'ennui de vivre n'avait été senti avec autant
de désolation. Une fièvre brûlait les
romantiques et les poussait à consumer une vie
entière en dix ou vingt années d'existence
adulte. Le nombre de ceux qui sombrèrent dans la
folie est plus grand qu'à aucune autre époque
(Cowper, Clare, Hölderlin, Lenau, Schumann, Nerval,
Eugène Hugo, l'un des frères Deschamps), et la
liste des suicidés ou des morts jeunes est plus
impressionnante encore. " Le seuil de notre siècle
est pavé de tombeaux ", écrivait Musset dans
ses " Stances à la Malibran ", et l'on peut ajouter,
de tombeaux de morts jeunes. Ceux que l'on appelle les préromantiques avaient
été les contemporains d'autres hommes qui
avaient cherché un absolu dans la sensation et dans
l'érotisme exaspéré : notre
époque se tourne volontiers vers ceux-là,
Sade, Laclos, Rétif. Mais le même sentiment
d'insatisfaction s'étale chez eux. Rien n'est plus
loin de l'épicurisme païen que leurs livres, et
les poètes qui voulurent alors chanter le plaisir,
dont Parny est le plus séduisant si l'on met à
part Chénier, atteignirent rarement à la joie
plus fraîche qui avait été celle des
poètes du XVIe siècle, ou de la restauration
de 1660 en Angleterre, ou de Théophile à ses
meilleurs moments. La sensualité et même la
recherche de l'anormal subsisteront, certes, chez ces
étranges amoureux que furent Novalis et Kleist, Byron
obsédé par l'inceste, l'Anglais Beddoes qui
finit par le suicide, l'Espagnol Larra, autre suicidé
; ni Stendhal, ni Mérimée, ni Hugo, ni
même le digne Vigny ne furent des délicats dans
leurs propos et leurs amours, ni exemplaires dans leur vie
sexuelle. Mais, partout, dans ces diverses
générations de romantiques, on retrouve
l'immense déchirure entre le charnel et
l'idéalisation, la totale liberté de
l'individu enfin conquise et les scrupules à en
jouir. " Jouir ! ce sort est-il fait pour l'homme ? ",
s'était écrié Rousseau qui, dans une
curieuse lettre à une femme, avait avoué : "
Quand j'en serais le maître, je t'aime trop pour te
posséder jamais. " Diderot, plus lucide envers
lui-même et, comme bien d'autres, plaçant le
mysticisme au sein même du matérialisme, avait
exhalé son impatience à se savoir être
de contrastes plus encore que de dialogue : " J'enrage
d'être empêtré d'une diable de
philosophie que mon esprit ne peut s'empêcher
d'approuver et mon cur de démentir. " Jamais,
en Suède (Swedenborg et ses admirateurs), en Suisse
(Lavater), en Russie (Alexandre Ier et cent autres), en
Allemagne et en France, il n'y eut autant
d'illuminés, de mystiques, de prophètes, et de
charlatans peut-être devenus leurs propres dupes,
qu'à la fin du siècle appelé rationnel
et à l'aube du XIXe. On est las de la vie de
société et d'immoler les aspirations de son
cur à un groupe ou à des convenances. Le
romantique préfère viser à la
sincérité envers lui-même, celle qui
vient moins de l'analyse intellectuelle que de pousser
à ses limites ce que l'on a en soi de plus singulier.
Il va aimer la rêverie et la solitude, souvent pour la
douce souffrance qu'elles procurent et la preuve de
supériorité qu'elles semblent conférer.
Le bonheur pour lui sera avant tout intérieur, "
l'art de concentrer ses sentiments autour de son cur
", avait dit finement Rousseau. Le tourment du passé et de
l'ailleurs Accepter le réel et le décrire tel qu'on le
voit, s'accepter soi-même tel que l'on est et ne pas
se croire tel que l'on voudrait être devait
désormais faire partie intégrante de la
psychologie des Modernes. Les réalistes et les
positivistes eux-mêmes partiront en guerre contre la
société et leur milieu et crieront maintes
fois, avec saint Paul et avec Faust, que deux âmes
sont logées dans leur poitrine. Flaubert, Zola,
Thomas Hardy, plus tard H. G. Wells et Heinrich Mann, et
ailleurs Strindberg ou Tolstoï ne seront à cet
égard guère moins romantiques que Byron ou
Hugo, et Courbet ne sera pas moins révolté et
solitaire que Géricault ou Delacroix. Les hommes qui
vivent après la grande coupure de la
Révolution seront de perpétuels exilés
de l'intérieur, martyrs, non sans fierté, de
leur aliénation. La vie ne peut être
vécue que si elle est agrandie par la contemplation
de mythes. Même lorsqu'ils dépeignent avec un
soin méticuleux le réel, Balzac, Hugo dans ses
romans, Dickens sont des visionnaires. Leur réalisme
est chargé d'intensité ; il ne se soumet pas
à l'objet, il le transfigure, lui redonne vie.
Daumier est visionnaire autant que l'étaient
Piranèse et Goya. Un de leurs thèmes favoris
sera celui de la prison, réelle ou symbolique : leur
cachot est l'univers, comme Pascal l'avait exprimé
dans une célèbre image ; c'est aussi leur moi.
Ils voudraient, comme Fantasio, être ce monsieur qui
passe, s'identifier aux primitifs, aux sources et aux
arbres, comme Shelley au nuage et au vent, aux peuples d'une
plus jeune humanité ou à ceux des âges
à venir. Leur évasion est parfois celle des voyages, dans
lesquels ils se fuient eux-mêmes, " pèlerins de
l'éternité ", comme Shelley l'a dit de son
compagnon d'exil Byron. L'Orient, la Grèce,
l'Espagne, le Nouveau Monde les attirent. C'est aussi
l'évasion vers le paradis perdu de l'enfance, et de
l'enfance de l'humanité. C'est enfin la
découverte de mondes littéraires et
artistiques jusque-là enveloppés de leurs
bandelettes de momies. Le romantisme, en France du moins
où n'existait pas la tradition puritaine de se
nourrir des Écritures et où n'avaient paru
depuis Bossuet ni un Milton ni un Klopstock, annexa la
poésie de la Bible. Étrangement, c'est dans ce
pays, et non en Espagne, en Russie ou dans les pays
protestants, que la poésie du romantisme traitera le
plus souvent du Christ et des anges, avec Alexandre Soumet,
Nerval, Hugo, Vigny, Leconte de Lisle. Ce même romantisme, dans les pays du Nord et en
France, a redécouvert la Grèce, si peu
éprouvée dans son intensité depuis
Ronsard. Il remet Platon en honneur, avec Victor Cousin et
Lamartine. Il cesse de voir dans le théâtre
grec une série d'uvres régulières
et un peu froides, et perce à jour le mensonge de la
sérénité hellénique
répandu par Winckelmann. Goethe, dans ses
Élégies romaines (XIII), s'autorise des Grecs
pour donner libre cours à sa sensualité
tardive. " L'École des Grecs demeure ouverte, les ans
n'en ont point clos la porte [...] Vis heureux, et
qu'ainsi le passé revive en toi. " Meurice et
Vacquerie, préfaçant leur version d'Antigone
en 1844, y proclament la brutalité, le goût de
la violence et du sang qui s'y étalent plus que dans
les drames romantiques. Hölderlin, Schiller dans son
poème " Les Dieux de la Grèce ", Keats, Nerval
annonçant dans " Daphné " qu'" Ils
reviendront, ces dieux que tu pleures toujours ", vivent
leur nostalgie de l'Antiquité grecque bien plus
ardemment qu'aucun siècle précédent.
Michelet, Berlioz découvrent leur jeune
sensualité à la lecture du livre IV de
l'Enéide et rêvent de Didon, mourant
d'être abandonnée, " recherchant de ses yeux la
lumière et gémissant de la trouver ". G. K.
Chesterton a fait au XXe siècle la remarque que tous
les hommes qui ont accompli de grandes choses avaient les
yeux fixés sur le passé. Tel fut le cas pour
ces romantiques, rêvant des temps
écoulés où ils auraient voulu vivre
(nul homme du siècle de Louis XIV n'eût fait un
tel rêve !), apercevant dans le présent la
survivance de ce passé et se précipitant avec
élan vers l'avenir qu'ils voulaient digne de ce
passé d'énergie et de création. Ils
feront la redécouverte de Dante, que les
siècles antérieurs avaient, comme Voltaire,
trouvé ennuyeux, et, en Allemagne surtout, de
Calderón. L'enrichissement conféré
ainsi au bagage culturel de l'homme est gigantesque ; et,
à la différence des pseudo-classiques, ces
romantiques ne se laisseront point paralyser par des
règles extraites des Anciens qu'ils
chérissent, comme ces damnés de l'enfer
dantesque dont le visage, tordu vers le passé, ne
peut regarder devant eux. Hölderlin, le plus
épris parmi eux de l'Hellade, avait remarqué
en 1801 dans une lettre à Böhlendorff : " Il est
dangereux de déduire les règles de l'art
uniquement de l'excellence grecque. " Descente aux enfers et élan vers
l'empyrée Presque tout ce qui avait précédé
l'immense marée romantique paraît
étriqué et timide en comparaison. La
Renaissance elle-même n'avait pas connu le même
élan philosophique et de semblables
échafaudages de systèmes. Même avec
Cellini et Michel-Ange, Rabelais ou Marlowe, elle ne
s'était pas de la même manière
précipitée vers les abîmes
intérieurs de l'homme et dans les repaires de
l'inconscient ou du diable. Le romantisme fut encore plus
faustien que le génial XVIe siècle qui avait
brûlé plus de sorcières que les
âges précédents et chéri la
démonologie. En Allemagne, en Angleterre et nulle
part autant qu'au pays naguère proclamé
raisonnable et mesuré, la France, les
illuminés, les mystiques, les adorateurs
littéraires du diable pullulèrent. De Cazotte
à Balzac, du troublant Melmoth de l'Irlandais Maturin
au " Démon " du Russe Lermontov, on évoqua des
démons et des vampires. Théophile Gautier,
Baudelaire, Swinburne, nombre d'Allemands et de Russes,
parfois avec une ironie qui dissimule mal leur
inquiétude devant ces profondeurs, écrivent
des poèmes ou des contes sur des spectres, des "
spirites ", sur le Doppelgänger. Goethe lui-même,
déjà assagi et âgé de
quarante-cinq ans, rédige un étrange et
énigmatique conte symbolique, Das Märchen , et
se refuse à l'interpréter, dit-il, avant que
quatre-vingt-dix-neuf autres n'aient d'abord tenté de
le faire. Les romanciers et les dramaturges romantiques
brisent à l'envi la vieille superstition de
l'unité de l'homme. Ils aspirent comme Novalis
à la volupté de la souffrance. L'un des plus
lucides parmi eux, Musset, crie son besoin de douleur ct
même de bassesse. " Moi si jeune enviant ta blessure
et tes maux ", écrivait-il à Ulric Guttinguer,
dont la vie amoureuse et religieuse avait affronté
bien des tempêtes. Il fut, avant Baudelaire,
poète maudit, et son frère rapporte qu'il
avait d'abord intitulé " Le Rocher de Sisyphe " un
écrit projeté, intitulé ensuite Le
Poète déchu. Le grotesque, souvent
conçu comme le laid et même l'absurde, n'est
pas seulement un cheval de bataille des théories
romantiques ; pour les écrivains et les peintres,
c'est une quête des moyens pour exorciser du monde
l'élément démoniaque. Par tout un
côté, le romantisme a été un
plongeon vers le noir, le bas, le lugubre et même la
démence. Il ne s'y complaît que pour un temps, d'ailleurs.
Et l'autre pôle est toujours présent aussi ;
c'est le but de leurs aspirations et de leurs rêves.
La mort est omniprésente chez Leopardi, Lamartine,
Hugo, Lenau et Shelley ; mais, le plus souvent, ils se
refusent à voir en elle un accomplissement ou une
solution. Ils se révoltent contre elle comme le fera
Rimbaud, veulent la dépasser et, bien avant Malraux,
lutter contre ce destin par la création. Shelley, qui
pressentait devoir mourir jeune, et avait pourtant
loué les philosophes matérialistes, sera aussi
pénétré du Phédon. " La
destinée de l'homme, a-t-il écrit, ne peut
être à ce point dégradée qu'il ne
soit venu au monde que pour mourir. " Hölderlin,
menacé par la folie où il sombra pour des
dizaines d'années, crie sa rébellion contre la
nuit de la mort dans son " Chant du destin " : " Semblable
à l'enterré vivant, mon esprit se
révolte contre les ténèbres où
il est enchaîné. " Les adversaires du
romantisme (P. Lasserre, E. Seillière, I. Babbitt, T.
E. Hulme, T. S. Eliot) lui ont souvent reproché sa
religiosité superficielle et son impatience de toute
orthodoxie. En vérité, cette grande
poussée romantique, de Rousseau à Baudelaire,
a été le dernier mouvement religieux de
l'époque moderne. Cette foi est plus souvent une
sorte de panthéisme que la croyance à un dieu
personnel créant le monde par un fieri. Elle frise
parfois l'athéisme, mais c'est un athéisme
mystique. " Celui qui a cherché Dieu une fois finit
par le trouver partout ", proclame Novalis. " C'est Dieu qui
remplit tout ", déclare Hugo dès Les Feuilles
d'automne , et, bien avant le petit poème en prose de
Baudelaire, il conseillait : " Enivrez-vous de tout,
enivrez-vous, poètes ! " Wilhelm Schlegel,
devançant l'hymne nietzschéen, écrit en
vers : Beethoven déclare à un de ses
correspondants, Wegeler : " Je voudrais étreindre le
monde. " Ce n'est point par goût du monstrueux
seulement que Balzac, Hugo, le Flaubert de La Tentation de
saint Antoine chérissent les monomaniaques, les
géants ou les monstres. Ils veulent tous
libérer dans leurs créations fictives ces
forces tumultueuses qu'ils sentent en eux. " Nous sommes
nés pour prétendre au ciel ", écrit
l'auteur de Seraphita ; et Hugo confie à son
étrange Promontorium Somnii : " Poètes,
voilà la loi mystérieuse : aller toujours
au-delà. " Ils ont cherché dans le rêve
(Allemands surtout, mais Français aussi) la
clé pour forcer cette porte d'ivoire qui leur
clôt l'accès d'un empyrée
convoité : Balzac le confie en ces termes à
Mme Hanska dans une lettre du 2 juin 1837. L'un des
romantiques allemands les moins excentriques et les plus
lucides, Eichendorff, a justement dit : " Le romantisme
était loin d'être un simple
phénomène littéraire. Son entreprise
était bien plus vaste : réaliser une
régénération intérieure de toute
l'existence, comme l'avait proclamé Novalis. " Bilan et survie du romantisme On a vainement essayé d'assigner des dates
à la fin de la poussée romantique en divers
pays d'Europe. On a fait état de diverses
condamnations qui ont souligné, dès 1830 ou
1840 selon les pays, les excès, les faiblesses, les
ridicules du romantisme. Matthew Arnold a voulu persuader
les Anglais de se détourner du byronisme pour lire
Goethe, ou pour se mettre à l'école des Grecs
ou de la France de Sainte-Beuve et de Renan. Mais que de
nostalgie et de pessimisme romantiques encore dans ses
poèmes sur " La Grande Chartreuse " ou " La plage de
Douvres " ! Les Allemands se sont détournés de
Weber et même de Schubert, mais Wagner, vers
1850-1880, est cent fois plus qu'eux romantique.
Dostoïevski l'est autant, et même plus, que
Lermontov et Gogol. En Italie, Carducci a
réprouvé avec une furie " toute romantique "
ce mouvement qu'il considérait comme une importation
germanique, un sentimentalisme " n'ayant nul souci du monde
de la pensée ". Mais ses Odes barbares (1877), son
hymne à l'archétype de toute rébellion,
Satan, qui délivre des prêtres, sont dans le
sillage du romantisme plus encore que Leconte de Lisle et
Rimbaud. L'Espagne du XIXe et du XXe siècle n'a
jamais été tendre pour les écrivains
classiques français, Pascal excepté ; son
héros national littéraire, don Quichotte, fut
spontanément adopté par les romantiques
français. C'est en France que les réactions antiromantiques
ont été le plus nombreuses, et le plus
éphémères, s'appuyant sur une
conviction politique et sur le prestige unique que conserve
le mot " classicisme ". Mais il ne serait guère
paradoxal d'insinuer que les plus farouches antiromantiques
n'ont guère cherché au romantisme que des
querelles d'amoureux. Un écrivain anglais d'une
grande finesse et nullement partisan, Basil de Selincourt, a
intitulé " Un romantique français ", dans son
livre The English Secret (1923), un chapitre consacré
à Maurras, dont on connaît la polémique
antiromantique. Nulle génération n'a
vécu avec autant d'exaspération et de
déchirement le mal du siècle, le rêve de
l'ailleurs, le dégoût d'un présent
bourgeois et prosaïque que celle de Flaubert, Leconte
de Lisle, Taine, si ce n'est celle qui l'a suivie :
Verlaine, Cézanne, Zola, Lautréamont, Rimbaud,
Gauguin, Van Gogh. Le discret et pudique Mallarmé
lui-même, en 1891, exposait à l'enquêteur
Jules Huret que leur époque sans stabilité et
sans unité, tourmentée par " le besoin
d'individualité ", ne pouvait songer à
créer un art stable. Valéry est bien plus
faustien que ses paradoxes sur la poétique ne le
feraient croire, Claudel a cru vouer les hommes du XIXe
siècle, incroyants ou nihilistes, à l'enfer
éternel, mais il restera pour la
postérité l'archétype même du
romantisme, celui de Tête d'or, de Mesa, de Rodrigue.
Toute l'uvre de Proust est le refus d'un accord entre
la conscience et le monde, la construction d'un
édifice, celui de l'art, où la conscience
humaine et les choses pourraient être
réconciliées. Il s'est lamenté sur la
mort de l'amour et de l'amitié, la solitude morale,
la vanité de toute tentative pour sortir de soi, avec
des accents romantiques. Pierre Reverdy, le moins
porté aux effusions des poètes de ce
siècle, a plusieurs fois constaté
l'impossibilité de n'être pas romantique. " On
a voulu tuer le romantisme. Il a la vie dure [...].
Il est revenu sous toutes les autres appellations
[...]. Quand on s'est débarrassé du
romantisme, on est tombé généralement
dans une désolante platitude " (Le Gant de crin ,
1927). Michel Butor, l'un des plus perspicaces parmi les
romanciers des années 1960-1970, a
déclaré à un critique américain
qui l'interrogeait en 1962 : " Il y a un mouvement
romantique qui commence à partir de la fin du XVIIIe
siècle et qui se développe jusqu'à
maintenant sans interruption [...]. Tous les retours
au classicisme qui ont eu lieu au XIXe siècle
à peu près tous les dix ans sont
complètement et définitivement morts. " Cela ne veut certes point dire que les réactions
contre le romantisme n'ont pas été
bienfaisantes. Elles ont corrigé ce qu'il y avait de
trop facile dans le théâtre romantique, la
forme d'art où il a accumulé le plus
d'échecs. Elles ont souligné le
sentimentalisme et la mollesse de bien des poèmes.
Dans son ambition de tout embrasser, les hommes du
romantisme ont conçu des systèmes où
ils souhaitaient englober l'univers et l'avenir : la
philosophie positive de Comte, L'Avenir de la science de
Renan, le drame synthétique de Wagner, La
Comédie humaine et des épopées sans
nombre dans lesquelles ils prenaient d'assaut le paradis, se
faisaient anges du mal et du bien, conquéraient
toutes les formes d'amour, Faust et don Juan à la
fois. " Heureux qui vous conçoit, bien sot qui vous
écrit ", ironisa un poète romantique mineur,
Charles Coran, à propos des épopées :
il en avait médité une lui-même.
Hemingway, bien plus tard, dans son livre sur les courses de
taureaux, conseillera prudemment : " N'oubliez pas ceci :
tous les mauvais auteurs tombent amoureux du genre
épique. " Les ratés ou les écrivains
mineurs de toutes les époques sont souvent
attristants, et les attardés du classicisme en France
au XIXe siècle plus que tous autres. Mais les petits
romantiques, sans être aussi médiocres, sont
souvent pitoyables, car leurs ambitions ont
été démesurées, et leurs
retombées d'autant plus catastrophiques. Il fallait
sans doute que tant de longs poèmes fussent
essayés pour qu'une poétique nouvelle se
précipitât à l'autre extrême et
déclarât les courtes pièces,
calculées dans le moindre détail,
agencées dans leurs parties comme un travail
d'ingénieur ou d'architecte, seules valables.
L'adaptation des moyens à la fin et au
résultat produit manqua en effet aux romantiques qui
écrivirent avec une belle audace Les Fiancés
en Italie, La Messiade, Wilhelm Meister ou l'Hesperus de
Jean-Paul en Allemagne, Le Prélude, La Révolte
de l'Islam et Endymion en Angleterre, La Chute d'un ange et
La Légende des siècles. La méchante
ironie de Valéry à l'égard de
l'héritier malgré lui du romantisme, Claudel,
aurait été vraie de bien des romanciers et des
rhapsodes de 1800-1850 : " Il met en uvre une grue
pour soulever une cigarette. " Du moins l'ambition des
romantiques était noble. Vigny l'avait
formulée le 6 octobre 1843 dans son Journal d'un
poète : " Tous les grands problèmes de
l'humanité peuvent être discutés dans la
forme des vers. " Parmi ces problèmes, ces partisans
d'une littérature déjà engagée
avaient inclus les questions politiques et sociales et la
nécessité d'alléger la misère du
peuple. Il est malaisé de transmuer cela en art.
L'historienne allemande du romantisme de son pays, Ricarda
Huch, a très justement noté que toute la
tâche du romantisme avait consisté à "
transformer l'instinct en art et l'inconscient en savoir ".
Ce faisant, les romantiques des divers pays d'Europe ont
admis banalités et scories dans leurs images ; il
arrive que leurs symboles soient gauches et prennent mal
leur essor ; on leur a surtout reproché leurs
procédés de rhétorique, et pas chez les
poètes de France seulement. Il y a chez Wordsworth,
chez Novalis ou Schiller tout autant d'amplifications, de
questions oratoires, de répétitions,
d'interjections, de prosopopées que chez Lamartine ou
Musset. Il n'y en a guère moins chez Baudelaire ou
chez Taine, encore que ce dernier ait, dans le
douzième chapitre de ses Philosophes classiques du
XIX e siècle (1857), satirisé avec esprit ce
besoin d'élévation, de grandeur
ampoulée, souvent même de confusion des
romantiques. " Il sembla que Berlin émigré
fût tombé de tout son poids sur Paris ",
plaisante-t-il. Les échecs abondent dans l'uvre
de ces musiciens, peintres, poètes et penseurs. Ils n'en ont pas moins révolutionné le
monde. Après eux, il devint impossible de
vénérer l'ordonnance imposée du dehors
et, avant que le créateur n'ait plongé dans
son chaos, la clarté qui n'est pas surgie d'un dur
combat contre l'obscurité, la perfection qui est
froideur et rigidité. La sobriété et
l'économie en art ne sont valables, a
répété Hugo, dans son William
Shakespeare notamment, que s'il y avait au préalable
l'abondance, la profusion, le débordement qui
demandaient écluses et freins. Sinon, elles avouent
leur pauvreté. Le classicisme d'ailleurs ne l'avait
pas ignoré, et seuls ses héritiers appauvris
et indignes s'y sont mépris. Les plus grands des
romantiques : Leopardi, Keats, Hugo, Pouchkine, Beethoven,
Delacroix, ne manquent certes pas d'ordre, de
sobriété quand il le faut. " Le chaos est
l'apparence, l'ordre est au fond ", a écrit Hugo. Et
Delacroix, qui jugeait les romantiques souvent
débraillés, admirait Poussin ; il a
confié à son journal son secret, qui est celui
des romantiques et de la plupart des Modernes après
eux, et qui était déjà celui du
poète selon Platon : " Je n'aime pas la peinture
raisonnable ; il faut que mon esprit brouillon s'agite,
défasse, essaye de cent manières, avant
d'arriver au but dont le besoin me travaille [...].
Si je ne suis pas agité comme un serpent dans la main
d'une pythonisse, je suis froid [...]. Tout ce que
j'ai fait de bien a été fait ainsi. " (...)
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